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Isabelle la Catholique et Christophe Colomb

Refaire l’histoire

5 min
À retrouver dans l'émission

Le quotidien Libération vient de lancer une revue numérique consacrée aux idées : Bulb, « pour prendre les idées par la racine ».

Isabelle la Catholique et Christophe Colomb
Isabelle la Catholique et Christophe Colomb Crédits : Getty

Cette revue semestrielle, émanation du service Idées de Libération s’emploie à expliquer, analyser et mettre en perspective avec « celles et ceux qui font avancer la réflexion sur un monde en profonde mutation ». Dans cette première livraison, un grand entretien avec Naomi Klein, et dans la rubrique Refaire l’histoire, l’interview de Romain Bertrand et Hélène Blais, coordinateurs et contributeurs de l’ouvrage collectif L’Exploration du monde, une autre histoire des grandes découvertes (Seuil), où une équipe de 80 historiens déconstruisent le récit européocentré des grandes découvertes, à commencer par le terme lui-même, comme le précise Hélène Blais. 

Raconter les Grandes Découvertes comme on l’a fait à partir du XIXe, en les liant au progrès, au savoir et à la science, a été une manière de forger un discours sur l’exceptionnalité de l’Europe et sur l’universalisme. Ce récit a contribué à justifier l’expansion coloniale de cette même Europe. 

Histoire "connectée"

Le projet s’inscrit dans le sillage de cette nouvelle historiographie dite « connectée », où l’on élargit la focale à tous les acteurs de l’histoire. « On parle souvent de Christophe Colomb et de Marco Polo, mais il y a aussi Al-Idrîsî qui remet sa carte du monde au roi de Sicile en 1154, ou encore Ibn Battûta qui rallie l’Inde et les Maldives dès le XIVe siècle » rappelle Romain Bertrand. 

Tous les récits de voyage nous expliquent que les Européens arrivent un beau matin sur une plage, qu’ils ont traversé des océans immenses pour découvrir des mondes inconnus. Et la page d’après, les voilà en train de converser avec les marchands et les notables des lieux ! Mais comment, dans quelles langues, grâce à qui  ?

La fable du « premier contact » masque aussi le fait que la plupart de ces sociétés « en Afrique et en Asie étaient déjà, de longue date, connectées au reste du monde ». Et, ajoute Hélène Blais, « l’historiographie récente a renouvelé la manière dont on a interrogé les archives de l’exploration. Elle cherche à donner voix à ces passeurs longtemps restés dans l’ombre ». Interprètes, intercesseurs, figures de médiateurs comme ce diplomate d’origine andalouse travaillant pour le sultan de Fès, capturé en 1518 par des chevaliers de l’Ordre de Malte et vendu comme esclave à des marchands de passage, qui se fait ensuite baptiser à Rome par le pape et devient, sous le nom de Léon l’Africain, l’un des plus brillants cosmographes de son temps, transmettant « les secrets de la connaissance arabe du Maghreb ». Sa famille avait fui Grenade lors de la prise de la ville par les Rois catholiques en 1492… Une date évidemment emblématique de toute cette histoire, et dont l’entrée dans l’ouvrage est assurée par Bernard Vincent. Pour les souverains espagnols, c’est « l’année admirable », avec l’achèvement de la Reconquista et la promulgation de l’édit d’expulsion des Juifs d’Espagne. Mais qui se souvient que, contrairement à la légende selon laquelle l’expédition de Christophe Colomb aurait été financée par les bijoux d’Isabelle de Castille, ce sont surtout des Juifs qui ont avancé les fonds, dont un grand commis de l’État aux finances, mais aussi philosophe et exégète biblique, Isaac Abravanel, que les Rois catholiques ont tout fait pour maintenir dans le royaume quand il était sur le départ avec ses frères juifs. Par ailleurs, la date est symbolique puisque la fin de la reconquête de la péninsule ibérique ouvre sur la douloureuse question des Morisques, les musulmans convertis de force et qui finiront par être expulsés eux aussi. Mais là, pas d’entrée pour cette date de 1609, il est vrai que l’histoire est très documentée. Reste que 1492 dessine « l’espace mental et idéologique au sein duquel se produit le surgissement du Nouveau Monde », souligne Romain Bertrand, au confluent d’un vaste réseau de sources morales et politiques « elles-mêmes issues de nappes profondes d’historicité » : « le rapport du monde ibérique à l’islam, l’antijudaïsme médiéval et l’affirmation heurtée d’une puissance étatique » naissante. 

Revenir sur la construction de ce discours, et montrer que l’on peut raconter autrement l’exploration du monde permet de mieux comprendre le rôle que s’est octroyé l’Europe dans ce qu’elle a appelé la modernité. (Hélène Blais)

D’autres mondialisations étaient possibles : l’Empire ottoman, « dont la légitimité califale se trouve reconnue jusqu’aux confins du Sahel et à Sumatra, et la dynastie des Qing, dont la souveraineté court des sommets himalayens jusqu’aux steppes mongoles, restent de formidables compétiteurs ». 

Nous voyons l'histoire avec les yeux qu'elle nous a donnés. (G.W.F. Hegel)

L’histoire du monde est toujours l’histoire de la manière dont « nous » sommes arrivés ici et maintenant, et sa forme dépend donc intrinsèquement de ce que l’on entend par ce « nous » et par cet « ici et maintenant » - observe Tamim Ansary dans un ouvrage qui paraît aujourd’hui aux Belles Lettres : L’Histoire du monde vue par la tradition musulmane. Le récit de l’histoire est toujours plus ou moins téléologique, orienté par cette vision, et celui de l’Islam n’échappe pas à la règle. Sa version vaut le détour, elle est éclairante sur nous-mêmes et sur les relations que nous entretenons aujourd’hui encore avec le monde arabo-musulman.

Par Jacques Munier

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