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Manifestation contre l'interdiction du port du voile à l'école, 21/12/2003

Les mots sans les choses

4 min
À retrouver dans l'émission

Le président a substitué au mot "communautarisme" celui de "séparatisme". On peut s’interroger sur le sens de ce glissement lexical et sémantique.

Manifestation contre l'interdiction du port du voile à l'école, 21/12/2003
Manifestation contre l'interdiction du port du voile à l'école, 21/12/2003 Crédits : AFP

Comme le rappelle Hadrien Mathoux sur le site de Marianne, lors de son déplacement à Mulhouse en février, le chef de l'Etat avait déclaré ne pas être « à l’aise avec le mot de "communautarisme" », expliquant qu'il peut exister "des communautés dans la République" à condition que celles-ci ne vaillent jamais "soustraction à la République". Une évolution alors saluée par le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Mohammed Moussaoui, dans Le Figaro : "[Le terme de séparatisme] ne fustige pas la communauté musulmane qui défend certes ses intérêts, comme d’autres communautés, mais sans repli sur elle-même". Il est vrai que « le mot "communautarisme" est souvent contesté pour son caractère jugé à la fois vague et polémique ». Notamment lorsqu’il s’agit de dénigrer certains groupes dont on estime les comportements déviants par rapport à la norme du groupe dominant, ou quand on veut parler d'islamisme sans le nommer directement. « Sur le terrain, les habitants des quartiers ne se reconnaissent pas dans le terme ‘communautarisme’, c’est un mot politique et médiatique », estimait dans Le Monde le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, chargé d'une mission sur le sujet lorsqu'il était secrétaire d'Etat. Et dans l’esprit du chef de l'Etat, il s’agissait de « se démarquer d'un républicanisme assimilationniste qu'il critiquait avant son élection à la présidence, accusé de vouloir gommer toutes les appartenances particulières des Français ».

Multiculturalisme

On peut rappeler ici une autre notion très discutée, défendue par le philosophe québécois Charles Taylor, celle de « multiculturalisme ». Contre l’individualisme des sociétés modernes, « la politique de la reconnaissance qu’il prône entend respecter la singularité de chacun et son inscription dans une communauté morale ou politique – quitte à accorder une importance excessive aux convictions religieuses », résume Céline Spector sur le site La vie des idées. La pratique canadienne des « accommodements raisonnables » consentis sur des bases culturelles ou religieuses restent pour lui « conformes aux valeurs d’une société pluraliste, égalitaire et démocratique ». Lorsqu’il préside à la fin des années 2000, avec le sociologue Gérard Bouchard, la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement liées aux différences culturelles, il « défend une conception ouverte de la laïcité, l’apprentissage de la diversité et l’intégration des immigrants ». Et confronté à la volonté gouvernementale d’imposer une « Charte des valeurs québécoises » excluant notamment le port du voile dans la fonction publique, Charles Taylor évoque en août 2013 sur les ondes de Radio Canada un « acte d’exclusion [...] qu’on s’attendrait à voir dans la Russie de Poutine ».

« Confusion mentale »

Prenant le contrepied d’une telle position, le terme « séparatisme » est-il vraiment efficace ? Olivier Roy relevait dans le Huffington Post que la stratégie des Frères musulmans, l'un des courants majeurs de l'islam politique, n'était pas séparatiste puisque leur objectif en France est « que la République reconnaisse en son sein une minorité ethno-religieuse ». Le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), lié à cette idéologie, estimait « urgent pour la France de reconnaitre la communauté musulmane comme une des minorités vivant sur son territoire » dans un texte du 22 août. Alors, de quoi est-il question ? Pour Rémi Brague dans Le Figaro, il s’agirait ainsi d’éviter de nommer l’ennemi : l’islamisme. Et il dénonce une « confusion mentale » dès lors que pour « noyer le poisson » on met le terme séparatisme au pluriel, comme l’indique le projet de loi. Selon le philosophe, un conseiller de l’Élysée aurait cité les dérives de ces « établissements scolaires catholiques qui nient le pacte républicain », un autre évoquerait le « suprémacisme blanc », quand certains élus veulent souligner le séparatisme des gens très fortunés… Mais faut-il une nouvelle loi, ou faire encore évoluer la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État ?

Ce qui serait souhaitable, c’est que l’on fasse respecter les lois existantes. Nous avons l’habitude d’ajouter loi sur loi, et de nous bercer de la gentillette illusion que les gens vont plus respecter la dernière mouture que celle d’avant.

Rémi Brague souligne que « La République a créé des « territoires perdus », par négligence, mépris, cynisme, etc. Ce sont aujourd’hui des gens qui se réclament de l’islam qui veulent se les approprier pour y vivre selon des règles à eux ». Des règles, mais pas forcément des lois supérieures à celles de la République. Et d’évoquer les récentes lois, dites « sociétales », qui transgressent la morale traditionnelle, laquelle résiste comme elle peut. Toute société est à cet égard un champ de tensions ouvert à l’éthique de la discussion. Mieux vaut la cultiver que légiférer encore et encore.

Par Jacques Munier

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