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L'affiche du documentaire d'H. Roanne et G. Valet, 1976

L’année de la BD

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2020 a été décrétée « Année nationale de la bande dessinée » par le ministre de la culture, et le CNL – le Centre national du livre – vient d’ouvrir un concours de jeunes talents pour la création de l’affiche de l’événement.

L'affiche du documentaire d'H. Roanne et G. Valet, 1976
L'affiche du documentaire d'H. Roanne et G. Valet, 1976 Crédits : Getty

On leur conseillera de ne pas s’inspirer des vignettes de Tintin. Après tant d’autres, le dessinateur Emmanuel Lepage vient de faire les frais de l’obsession procédurière des ayants droit d’Hergé pour une affiche destinée au trentième anniversaire du Centre belge de la bande dessinée de Bruxelles, où la fusée d’Objectif Lune figurait à côté de l’espadon d’Edgar P. Jacobs ou du ptérodactyle de Tardi. « Tintin marche sur la lune et Moulinsart sur la tête », titre le site de l’hebdomadaire Le Point. Bernard Quiriny s’insurge contre « un zèle qui frise l’acharnement contre-productif ».

Personne ne conteste qu’il faille protéger l’image du reporter contre les utilisations abusives ; mais de là à interdire à quiconque de reproduire sans autorisation le plus petit bout de case, à s’acharner avec une sorte de jouissance sadique contre les humbles tintinophiles, qui cherchent avec leurs petits moyens à communiquer leur passion pour l’œuvre d’Hergé, il y a un pas. Le résultat, c’est que le monde de Tintin, qui devrait être synonyme d’aventure, d’évasion, d’émerveillement et de souvenirs d’enfance, est aujourd’hui synonyme surtout d’avocats, de propriété intellectuelle, de courriers menaçants, de merchandising et d’assignation au tribunal.

Vous ne verrez pas la moindre vignette ou allusion graphique, même en couverture, dans la dernière livraison de la revue Europe, consacrée à Tintin sous le regard des écrivains. Il est vrai que nous sommes là dans l’univers intérieur de l’anamnèse et, comme chez Jean-Christophe Bailly, elle renvoie à l’expérience initiatique de la première lecture. L’aspect iconique de la ville comme décor interchangeable, par exemple – qui contraste avec les vues de Londres ou Paris dans les albums de Blake et Mortimer – réveille sans bruit « quelque chose du train des jours et des nuits de l’enfance ». De la lecture sans fin recommencée des albums l’écrivain retient « la formidable impulsion voyageuse », mais dans des lieux hors-lieu, «  des lieux-refrains où l’on revient toujours mais qui semblent faits pour être quittés, Tintin, contrairement au capitaine Haddock, cédant toujours avec entrain à la tentation de l’aventure qui s’y entrouvre ». Autre signe fort : « toute l’action se déploie au sein d’un monde privé d’ombres ». C’est particulièrement frappant dans les cases nocturnes du début de L’Étoile mystérieuse. Sans ombre, les vivants semblent « ne pas appartenir au monde vrai ». C’est le résultat de la fameuse ligne claire. « Le réalisme de Tintin, s’il existe, est toujours contrôlé par la déréalisation que libère le règne absolu du contour. » 

Pour Alain Borer, c’est le son et non l’image « qui est la dimension principale de l’univers de Tintin ». Il relève qu’elle est « la structure principale de la narration : il suffit de se reporter à la fin de chaque page droite, où le plus souvent une explosion, un cri déchirant, un son inattendu nous font tourner la page avec avidité ». Une « typographie exclamative » omniprésente soutient le récit, avec ses inflexions notables : Haddock et ses jurons, voire ses onomatopées colériques est « dissonant de Tintin qui n’a jamais dit un mot de travers et qui ne pipe mot pendant ses salves ». De la surdité de Tournesol aux vocalises stridentes de la Castafiore, ce sont encore « deux polarités acoustiques » qui cadencent la fiction.

L’image revient à foison dans le troisième N° du mook coédité par le magazine GEO et les Éditions Moulinsart : Tintin c’est l’aventure. Au sommaire : les îles, terres d’imaginaire ; la recherche du Yéti dans les contreforts de l’Himalaya ; et sans doute la dernière interview de Michel Serres, tintinologue de la première heure. Lui aussi évoque des souvenirs d’enfance : « une première fenêtre vers le voyage et l’exploration ». Selon lui, si Jules Verne a vulgarisé les découvertes scientifiques de son époque pour nous faire rêver, Hergé permet de « comprendre le cheminement des sciences humaines au XXe siècle et résoudre leur plus grand mystère : la découverte de l’autre ».

Schnock, la revue des vieux de 27 à 87 ans, rend hommage à Astérix le Gaulois en publiant notamment le grand entretien de Numa Sadoul avec René Goscinny d’août 1973 pour les Cahiers de la bande dessinée. Il y revient sur l’invention du personnage : « Les Gaulois étant moins nombreux et moins forts, on leur donnera un druide qui fabrique une potion magique ». Il y raconte la genèse du fanzine Pilote, avec tous les grands de la BD française qui finiront par rejoindre Charlie après l’interdiction de Hara-Kiri : Gébé, Gotlib, Cabu, Reiser… Le ton était lancé, « à la fois d’expérimentation et de satire ». Et à propos de la potion magique, il s’amuse du rapprochement esquissé par un journaliste de L’Express avec la personnalité charismatique du général De Gaulle. Lequel, selon Malraux dans Les chênes qu’on abat, prétendait que son seul rival international était Tintin : « Nous sommes les petits qui ne se laissent pas avoir par les grands. On ne s’en aperçoit pas à cause de ma taille… »

Par Jacques Munier

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