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Philippe Descola en 2001

Leur nature et la nôtre

5 min
À retrouver dans l'émission

L’Institut National de Recherches Spatiales du Brésil (INPE) a publié lundi de nouvelles données sur la déforestation en Amazonie, qui a augmenté de 30% entre août 2018 et juillet 2019.

Philippe Descola en 2001
Philippe Descola en 2001 Crédits : AFP

C’est à dire l’équivalent des départements du Rhône et de la Drôme réunis. Greenpeace dénonce la politique anti-environnementale du président brésilien et relève que « ces chiffres sont publiés juste après la venue en Europe la semaine dernière de représentant·es des peuples autochtones brésiliens ». Les pages Débats&controverses de L’Humanité publient les échanges de deux d’entre eux avec l’anthropologue Irène Bellier dans le cadre de Citéphilo à Lille, les 16 et 17 novembre derniers. Giliarde Juruna, chef de la communauté Kayapo Xikrin, dénonce les effets désastreux du barrage de Belo Monte sur la vie quotidienne et la pratique de la pêche et il milite contre le projet minier de Belo Sun, au Brésil. Il estime que les politiques devraient écouter davantage les personnes directement concernées et met en cause le président Bolsonaro, dont une des premières décisions « a été d’entraver l’action de l’Institut brésilien de l’environnement, pour promouvoir le déboisement ». Il s’adresse aux citoyens européens pour qu’ils soient plus attentifs à l’origine des produits qu’ils consomment. C’est le cas par exemple des vêtements : « le coton ne pousse en France, il vient du déboisement qui détruit la forêt ». Philippe Descola était également aux rencontres de Citéphilo et L’Huma publie un entretien avec l’anthropologue. Qui déconstruit l’idée occidentale de « nature » comme « ensemble des non-humains en tant qu’ils formeraient une totalité sur laquelle les humains peuvent agir ».

Aujourd’hui, cette notion de nature est devenue un obstacle à une intelligence réelle de la complexité des rapports entre humains et non-humains.

Et de s’en prendre à la mode qui s’en prévaut, notamment la mode vestimentaire vantant les produits dits « naturels », ou encore à « l’insulte » de « vendre des 4X4 empruntant leurs noms à des tribus nomades ». Philippe Descola revient sur son expérience de terrain en Amazonie équatorienne, auprès des Indiens Achuar, où il s’est particulièrement intéressé au caractère non discontinu de la relation de cette société avec son environnement. 

Tous les êtres du monde non-humain avec lesquels ils engagent des relations ont une forme d’intériorité et de subjectivité comparable à la leur.

La leçon qu’il en a tirée, outre l’exploration d’autres formes de relations au monde comme le totémisme ou l’animisme, c’est l’urgence d’opérer une sorte de « décentrement », pour « stimuler notre imagination sociale, cosmique et politique ».

Matin d’hiver

L’hiver qui approche peut nous fournir l’occasion d’amorcer ce « décentrement » à bas bruit et dans l’intimité. « C’est toujours de l’intérieur que nous appréhendons le mieux le monde extérieur » affirme Adam Gopnik dans un livre qui vient de paraître aux éditions Lux sous le titre Hiver. Cinq fenêtres sur une saison. L’enquête d’histoire sociale et culturelle revient justement sur la formation de cette idée de la nature à l’époque romantique, essentiellement tirée de la découverte de la montagne et des paysages hivernaux. Or, l’hiver est une saison de repli, qui « nous libère du cycle du temps » et « se définit par des absences (de chaleur, de feuillages, de floraisons) conçues comme des présences (de secrets, de racines, d’âtres) plus étranges ». Paradoxalement, c’est un moment favorable pour renouer une relation plus intime avec le monde au repos, loin du luxe tapageur de soleil et de couleurs de l’été. La saison morte est aussi « et en secret », celle « où repose notre sens du passé ». Adam Gopnik relit à cette lumière le fameux refrain de La ballade des dames du temps jadis de Villon : Mais où sont les neiges d’antan ? « D’un côté, nous savons où sont les neiges d’antan – elles ont fondu pour de bon ; de l’autre, elles persistent dans la mémoire, telles de grandes beautés ayant vieilli ou rendu l’âme. » 

La peinture a beaucoup fait pour exalter le sentiment de l’hiver. Pour Turner, par exemple, les neiges et les glaciers des Alpes étaient un sujet de prédilection. Dans les aquarelles des années 1830 et 40 « il est difficile de distinguer la neige de la lumière »…

La dernière livraison de la revue L’Alpe propose un dossier sur les frontières. Pour les habitants des montagnes, elles n’ont pas véritablement de consistance, eux qui ont fait de la mobilité une forme de résistance à la dureté des conditions de vie et à la pauvreté. Des contrebandières du sel au XVIIIe siècle, qui passaient la denrée précieuse pour un gain équivalent « à plusieurs journées de travail à filer la laine ou le chanvre », aux migrants à la recherche d’une vie meilleure, la montagne a toujours été un lieu de passage, et la frontière un pont davantage qu’une barrière. C’est d’ailleurs ce que nous dit le mot lui-même, qui signifie littéralement « qui fait face à ». Et devant le plafond en altitude qui « limite » la vie face à la minéralité et à la glace de l’étage nival, les tracés nationaux ne font pas le poids.

Par Jacques Munier

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