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Ne rien faire...

Éloge de la paresse

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C’est la fin de la semaine, certains d’entre nous éprouvent une saine fatigue. Mais lorsqu’elle s’incruste et devient chronique, la fatigue tourne au symptôme et nous affecte en profondeur.

Ne rien faire...
Ne rien faire... Crédits : Getty

C’est le sujet du dossier de Philosophie Magazine : « Pourquoi sommes-nous si fatigués ? » Michel Eltchaninoff rappelle l’étymologie. « Fatigue vient du latin fatis, fente ou crevasse. Littéralement fatigare signifie transpercer et vider totalement un animal, le crever. » S’il est vrai que nous dormons aujourd’hui en moyenne 20 minutes de moins qu’il y a dix ans – soit 6h55, ce qui peut paraître largement suffisant – ce sont en général nos conditions de vie qui sont incriminées dans cette fatigue poisseuse qui peut conduire à ce qu’Alain Ehrenberg désignait comme « la fatigue d’être soi ». En particulier l’effacement des limites, favorisée par les usages d’Internet, entre l’activité diurne et le repli sur soi dans la sphère privée. C’est la thèse soutenue par Jonathan Crary dans un ouvrage au titre limpide : 24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil (La Découverte), dont le magazine publie de larges extraits. 

Le sommeil impose l’idée d’un besoin humain et d’un intervalle de temps qui ne peuvent être ni colonisés ni soumis à une opération de profitabilité massive – raison pour laquelle celui-ci demeure une anomalie et un lieu de crise dans le monde actuel.

Face à cela, la fatigue est une forme de résistance salutaire, mais elle se retourne le plus souvent contre nous car nous cherchons à l’ignorer, tout au moins à « donner le change ». Éric Fiat, dans son Ode à la fatigue (Éditions de l’Observatoire) estime qu’elle est consubstantielle à la condition humaine : c’est « le dur et fatigant métier d’exister » pour un être vivant qui ne vient pas au monde avec son mode d’emploi et cherche sans cesse les chemins de sa vie. Nietzsche, qui a longtemps éprouvé une « grande fatigue », s’est toujours insurgé contre la « volonté de néant » qu’elle suscite dans les différents avatars du « nihilisme ». C’est le sens de son « Oui » adressé au monde, à son « grand midi » et aux nouvelles possibilités de vie qu’il recèle en permanence.

« Ne rien faire »

Sans pour autant s’épuiser à égaler les performances du Surhomme, combattre la fatigue peut passer par des exercices spirituels et pratiques en mode mineur, comme le suggère Thomas Baumgartner dans un livre plaisant, publié chez Kero sous le titre Ne rien faire. Une méthode approximative et contradictoire pour devenir paresseux sans trop se donner de mal. Tout un programme, décliné « comme un mode de résistance, modeste et souriant, à l’optimisation de l’usage du temps et à son impératif contemporain plus ou moins tacite ». Au sommaire : « Faites de votre tanière votre zone de repli », « Échappez-vous », « Soyez disponible à la surprise » avec dans ce chapitre, la découverte de l’auteur d’un long poème intitulé L’Apologie de la paresse, Clément Pansaers, dadaïste belge proche de Tzara, Joyce et Ezra Pound ou Picabia : « Je suis affamé de liberté / Et me saoule à la paresse. »

… Je paresse… La silencieuse insouciance de l’escargot sous la feuillée. / Je sens les arômes de la miellée… Les arbres déambulent. / Le soleil broute l’herbe.

« Faites confiance au rien », le titre du chapitre n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Car dans « ne rien faire » il y a « rien », et ce n’est pas rien… 

Le rien existe par le creux qu’il crée, le potentiel qu’il appelle et la projection qu’il implique.

Cet « appel d’air » qui ouvre un monde, Thomas Baumgartner en qualifie l’opération initiale de « nettoyage par le vide qui rejoue l’espace et le temps ». Il en discerne la trace en creux dans des œuvres comme celles de Beckett. Mais elle renvoie aussi à la sagesse orientale du non-agir.

« Vide comme le Ciel »

Dans un livre publié chez Gallimard sous le titre L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine, Romain Graziani étudie les paradoxes de la volonté, qui met à distance les états les plus désirables, comme le sommeil, justement, qui ne peut advenir qu’à la condition de s’abstenir de le rechercher activement. Le sinologue s’appuie notamment sur l’héritage de la pensée taoïste, qui caractérise les « états optimaux » – bonheur, aisance, spontanéité gracieuse ou indifférence sereine – comme les effets d’un « vide mental auquel nous aspirons lorsque nous sommes assaillis ou encombrés de mille soucis ».

Pour activer les ressources dont nous avons besoin afin de susciter les expériences optimales en question, il convient de mettre en place un processus complexe de décisions réfléchies, de passivité volontaire, et d’ouverture à une série d’événements non prévisibles.

C’est que « la tension de la volonté augmente le sentiment du moi, ou la conscience de soi, qui est précisément ce qui doit s’atténuer pour faire éclore ces états optimaux ». Ce qui se vérifie même lorsque l’on vise le vide ou la non-pensée, et pragmatiquement le « lâcher prise » de la détente. Selon Hanfei, commentateur politique de Lao-Tseu, « le vide ne signifie qu’une chose : que la volonté n’est gouvernée par rien ». Car dans bien des cas « vouloir, c’est ne pas pouvoir. Et pouvoir, c’est ne plus vouloir. »

Par Jacques Munier

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