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Les lampes décoiffent leurs stylos. Les rues boivent un peu d’encre bleue…

L’esprit de Paris

4 min
À retrouver dans l'émission

En guise d’hommage à Juliette Gréco, l’icône de Saint-Germain-des-Prés, on emboîte le pas au piéton de Paris : Léon-Paul Fargue.

Les lampes décoiffent leurs stylos. Les rues boivent un peu d’encre bleue…
Les lampes décoiffent leurs stylos. Les rues boivent un peu d’encre bleue… Crédits : Getty

« Je parle, je marche je me souviens, c’est tout un. » Les Éditions du Sandre publient l’intégrale de ses chroniques parisiennes, dans une édition savamment critique due à Barbara Pascarel, sous le titre L’Esprit de Paris, et c’est sa parole torrentielle qui ressurgit dans le décor des rues et l’horizon de façades. Saint-Germain-des-Prés y figure notamment comme le site de trois grands cafés, en vertu desquels la place « vit, respire, palpite et dort », avec ses terrasses « qui gazouillent comme un four à frites » : les Deux Magots, le Café de Flore et la Brasserie Lipp. Nous sommes en 1936, Juliette Gréco a neuf ans mais déjà ce coin de Paris est le « foyer chaud » de la littérature et des idées. C’est chez Lipp que Léon-Paul Fargue a pris ses quartiers, « à coup sûr un des endroits, le seul peut-être, où l’on puisse avoir pour un demi le résumé fidèle et complet d’une journée politique ou culturelle française ». 

On comprend mieux ainsi qu’à deux heures et demi du matin le personnel ait beau éteindre les lumières de cette Agence, de cette Cour des Comptes de l’Événement parisien, il faille pousser les poubelles dans les jambes des clients pour les mettre dehors.

Là ou ailleurs, l’apéro de Paris se divise en deux actes distincts : celui de midi et celui de sept heures.

Il y a dans l’apéritif du matin une fraîcheur, un coup de vitesse et une humeur pétillante qu’on ne retrouve jamais le soir. En revanche, il y a un sérieux, une puissance de pensée et une sagesse dans l’apéritif du soir qui n’existent pas le matin.

L’avantage du soir c’est aussi l’échappée qui s’ensuit vers la libre déambulation du noctambule. L’écrivain Francis de Miomandre décrit ainsi une étape du « passant considérable », des papiers sous le bras. 

Il se répand en paradoxes, en récits truculents, en invectives d’apocalypse. Il ruisselle, comme d’une rosée, de tout ce que Paris nocturne a déposé sur lui d’angoisse et de mystère.

À ceux qui veulent bien le suivre, c’est parti pour le canal Saint-Martin, les Halles ou la rue de Charonne. Paris offre aux générations qui se succèdent un même décor « de vertiges et de sentiments enfouis ». Il n’y a pas de pas perdus : Éric Hazan célébrera dans L’Invention de Paris cette histoire populaire toujours recommencée où se percutent petits et grands métiers, fantômes nocturnes et matinaliers pressés, pénombre et clarté naissante. 

"Parade de Paris"

Léon-Paul Fargue est témoin et acteur des débuts de la radio. Il a été membre du jury d’un concours de théâtre radiophonique, invité pour une conversation par le Studio d’essai de Pierre Schaeffer. Le voici dans une série sur les arrondissements de Paris, arrêtée au VIe par sa mort en 1947 des suites d'un accident vasculaire cérébral survenu en 1943 au cours d’un déjeuner rue des grands Augustins avec Picasso et Katherine Dudley. 

Mes souvenirs les plus récents vont là, à cette musique des pierres et des jeux de rue, à ces vitrines, à ces brasseries où il semble que tout s'organise en vue de supprimer la détresse et de la remplacer par le goût de vivre, par la douceur de s'asseoir à côté d'un confrère, d'un savant, d'un artiste. La rue Bonaparte, Adrienne Monnier et ses livres, Gertrude Stein, qui vécut ici, la rue du Dragon, mon vieil ami Thibaudet, le Surréalisme d'avant la guerre, les bibliophiles, ces beautés et ces relations font pour moi du quartier une irremplaçable famille.

La dernière livraison de la revue Ludions, bulletin de la société des lecteurs de Léon-Paul Fargue, est consacrée à son riche univers sonore, aux voix et aux ondes, qu’il désignait comme les écluses de la parole. Hostile aux débuts de la TSF – « elle éveille à peine les grands sourires du passé… J’aime mieux le piano qui fait sa vaisselle à l’étage du dessus et d’où tombent parfois des fables sur mon lit » – il va rapidement s’y prêter, s’y amuser comme le causeur impénitent qu’il est. Il écrit des « Fantaisies pour le micro », comme ces Dîners de lune qui racontent l’histoire d’une jeune fille venue à Paris pour parfaire son éducation auprès de précepteurs comme Cocteau, Audiberti ou Gide, dont il remplacera en partie les voix. Marie Déa interprète le rôle, mais à quelques années près ça aurait pu être Juliette Gréco. Laquelle pouvait conclure avec les mots du Piéton de Paris.

La nuit est venue sur la pointe des pieds. Les lampes décoiffent leurs stylos. Les rues boivent un peu d’encre bleue…

Par Jacques Munier

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