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Le chemin de Nietzsche à  Èze-sur-Mer

Actualité de Nietzsche

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Un Ve volume de la correspondance, le tome II des Œuvres dans La Pléiade et plusieurs lectures contemporaines – dont l’une est centrée sur la pensée de la Terre : Nietzsche est de retour.

Le chemin de Nietzsche à  Èze-sur-Mer
Le chemin de Nietzsche à Èze-sur-Mer Crédits : Sylvestre - Maxppp

Notre époque lui aurait sans doute inspiré de sanglantes diatribes : montée de fausses idoles et régime de la post-vérité, retour en force des religions sous leur aspect le plus réactionnaire, emballement de la technostructure… Le Magazine Littéraire lui consacre un dossier où Bernard Stiegler évoque l’aspect prémonitoire de sa pensée : lorsqu’il souligne par exemple dans Le Voyageur et son ombre le caractère disruptif de la combinaison de la machine à vapeur, du chemin de fer, du télégraphe et de la presse. « Il analyse la destruction de la proximité qui en résulte et la transformation radicale du rapport au lointain : exactement ce que nous sommes en train de vivre, porté à ses dernières extrémités. » Le philosophe explore dans son dernier livre – Qu’appelle-t-on panser ? (Les Liens qui libèrent) – l’événement anthropocène au prisme notamment de la pensée nietzschéenne et la nécessité de rétablir le lien entre le devenir et l’avenir. Lequel passe par une fidélité retrouvée à la Terre, comme le développe Pierre Montebello dans un ouvrage qui vient de paraître à CNRS Éditions : Fidélité à la Terre. L’auteur se réfère à un passage de Zarathoustra qui en appelle à cette disposition d’esprit et à cet engagement : « à la terre restez fidèles, et n’ayez foi en ceux qui d’espérances supraterrestres vous font discours ! Ce sont des contempteurs de la vie ! 

Jadis l’outrage contre Dieu fut l’outrage le plus grand, mais Dieu est mort… Faire outrage à la Terre est maintenant le plus terrible, et estimer plus haut les entrailles de l’insondable que le sens de la Terre ! 

Dans le contexte d’un réalisme qui s’affirme aujourd’hui en philosophie, le livre s’emploie à développer une « métaphysique de la Terre » à partir de Nietzsche, soit « une hypothèse générale » qui prenne en compte « ce moment où la Terre est devenue l’enjeu d’une position métaphysique contre les puissants prétendants d’autrefois, Dieu, le bien, l’idéal, la vérité, le sujet ». Nul doute que Nietzsche n’aurait souscrit à cette postérité philosophique, lui qui conseillait de n’accorder aucun crédit à une pensée qui ne soit venue en marchant. Et dans Le Gai Savoir, à propos des paysages et des jardins sur les collines autour de Gênes, il exprime ainsi son immersion dans la nature : « Nous voulons nous traduire nous-mêmes en pierres et en plantes, nous voulons nous promener en nous-mêmes, lorsque nous circulons dans ces galeries et ces jardins. »

Le Gai Savoir est la pierre de touche d’une période particulièrement féconde pour le philosophe, entre 1876 et 1882, celle que couvre le tome II des Œuvres publiées dans La Pléiade, après Humain, trop humain et Aurore. Nietzsche est entré dans sa vocation de philosophe intempestif et s’est éloigné de la philologie grecque. C’est aussi le début d’une vie de voyages et d’errance avec la conception du Zarathoustra. Invité à Rome par Malwida von Meysenbug, en avril 1882, Nietzsche fait la connaissance de Lou Andreas Salomé dont il tombe amoureux. Ils se rendent en Suisse en compagnie de Paul Rée. On le sait, l’amitié de cœur ne tiendra pas et leur « communauté d’étude » va se dissoudre. En juillet 1883 il se brouille définitivement avec Lou. 

Elle me manque, même avec ses défauts. [...] Maintenant c'est comme si j'étais condamné au silence ou à une sorte d'hypocrisie humanitaire dans mes rapports avec tous les hommes » Lettre à Franz Overbeck, fin août 1883

Le volume V de la correspondance que vient de publier Gallimard couvre la période qui va de janvier 1885 à décembre 1886. Comme l’indique Jean Lacoste qui a supervisé cette édition « une page se tourne ». L’affaire Lou Salomé semble surmontée, mais ses migraines ophtalmiques font de chaque ligne écrite sur la plus modeste carte postale « une épreuve surmontée ». Et malgré les nombreux destinataires de son courrier, il souffre d’une « irrémédiable solitude », les brouillons de certaines lettres laissant présager les craquements à venir. « Dans sa quête émouvante d’une communauté d’esprits libres il cherche toujours des amis, des disciples, des héritiers, mais que de déceptions ! » On peut suivre notamment ses démêlés avec les éditeurs, ses efforts pour publier Zarathoustra, même à compte d’auteur. « Tout ce que j’ai écrit jusqu’ici n’est que préambule ; pour ce qui me concerne, tout s’accompagne toujours de points de suspension. » écrit-il dans une lettre à sa mère.

Les éditions Rivages poche publient une anthologie de textes et aphorismes sous le titre Hymne à l’amitié, où Zarathoustra est très présent. Dans sa préface, Guillaume Métayer relève que « Nietzsche fut un solitaire entouré d’amis ». En témoigne ce fragment posthume de 1877 : « Amis. Vous me croyez seul. Accueillez donc le compagnon du solitaire. » Et pour éclairer l’apparent paradoxe, ce passage du chapitre sur l’ami dans Zarathoustra : 

Je et moi sont toujours trop bouillants dans leurs dialogues : comment serait-ce supportable sans un ami ?

Par Jacques Munier

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