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Christa Wolf en 1986

L’ère du désenchantement

5 min
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Bientôt trente ans après la chute du Mur de Berlin, plusieurs livres reviennent sur l’histoire intellectuelle contrastée de l’ex-RDA.

Christa Wolf en 1986
Christa Wolf en 1986 Crédits : Getty

Le site de critique En attendant Nadeau en recense trois : l’historienne Sonia Combe enquête sur les loyautés paradoxales de certains intellectuels. Un essai de Frédéric Joly explore l’itinéraire de Viktor Klemperer, l’inusable auteur de La langue du IIIe Reich et témoin du passage du nazisme au communisme. Et Ingo Schulze qui avait vingt-huit ans lors de la chute du Mur, livre dans son roman Peter Holtz. Autoportrait d’une vie heureuse (Fayard) « un témoignage décalé, plus picaresque que nostalgique, de ce pays qui s’est volatilisé ». Si la littérature a produit quantité d’ouvrages qui traitent d’abord de la division, puis de la réunification de l’Allemagne, de Peter Schneider à Günter Grass en passant par Volker Braun, Christoph Hein, Stefan Heym ou Christa Wolf, le récit historique a fourni un exemple « éclatant d’écriture de l’histoire par les vainqueurs », souligne Sonia Combe dans un livre paru aux éditions Le Bord de l’eau sous le titre La Loyauté à tout prix. Les floués du « socialisme réel ». La brutalité du processus de réunification sur le plan économique et social s’est également traduite dans le domaine intellectuel et universitaire, « où les Allemands de l’Ouest ont investi en un temps record tous les postes de pouvoir », en diffusant leur interprétation d’un état d’arriération académique dû à la prégnance d’une « dictature ». L’auteure raconte par exemple qu’une chercheuse s’est vue dénier la parole lors d’un colloque par un historien ouest-allemand, devenu directeur d’un institut en charge de l’histoire de la RDA, « au motif qu’étant de l’Est, elle ne pouvait être objective ». On peut « se demander dans quelle mesure ce récit univoque n’aurait pas favorisé la montée de l’extrême-droite ». 

On notera que le nom de Wolfgang Heise, philosophe qui introduisit non seulement à Marx, mais à Lukács, à l’École de Francfort, à Sartre ou encore à Foucault, qui forma toute une génération à la résistance au dogmatisme, émerge à peine dans la littérature sur la RDA, qu’il faut bien qualifier encore d’essentiellement ouest-allemande.

L’enquête de Sonia Combe s’instruit notamment de l’ouverture des archives de la RDA, celles des différentes Unions – écrivains et artistes – du parti communiste ou de la Stasi, et « c’est un regard différencié de l’expérience du socialisme réel qui surgit et n’en demeure pas moins triste ». Car c’est une culture de la loyauté à l’égard de l’idéal socialiste qui amena les intellectuels est-allemands à formuler leurs critiques à l’intérieur du parti, en se gardant de les exprimer en public ou à l’étranger, qui aboutit à les rendre inaudibles après la chute du Mur. L’appel lancé le 28 novembre 1989 par Christa Wolf et signé par tout ce que la RDA comptait d’esprits critiques, « en faveur de notre pays » et « pour le maintien des valeurs socialistes », fut balayé par la perspective de la réunification. Sonia Combe analyse dans le détail cette position critique « de l’intérieur », qu’on a pu qualifier de Linientreuerdissidenz, soit de dissidence fidèle à la ligne du parti, qui fut celle d’Anna Seghers, Bertolt Brecht ou Ernst Bloch, lesquels formèrent à l’esprit critique la génération suivante, celle des Christa Wolf, Volker Braun ou Heiner Müller, et toujours dans cet esprit de « subversion loyale ». C’est ce qui explique aussi que le régime ne soit jamais « parvenu à vaincre la résistance du fameux N’en faire qu’à sa tête, (Eigensinn), à tous les niveaux – à commencer dans les rangs du Parti. »

Ce type d’injonction contradictoire à l’égard du pouvoir communiste en RDA fut l’expérience vécue de Victor Klemperer au jour le jour, comme le montre Frédéric Joly dans un livre publié chez Premier Parallèle sous le titre La langue confisquée. Après avoir disséqué la langue du IIIe Reich et sa force hypnotique, le philologue, resté dans l’Allemagne sous contrôle soviétique, constate avec effroi l’identité « de la chanson soviétique et de la nazie », cette « obscure emphase » aux forts relents de « société secrète » et de « réaction masquée ». Pourtant, là aussi par loyauté, il n’entrera pas en dissidence affichée et se refusera à assimiler nazisme et communisme au motif que les points communs, et notamment la même déstructuration de la langue, ne témoignent pas des mêmes intentions.

Dans la dernière livraison des Actes de la recherche en sciences sociales, Joseph Hivert esquisse une sociologie du désenchantement politique et des coûts de l’engagement militant à la lumière des parcours d’une mère et de son fils engagés au cours des années 1970-1980 dans le Mouvement des familles de détenus politiques au Maroc. Tant que l’action collective donnait du sens à leur investissement et même le renforçait, une sorte de « bonheur paradoxal » soudait le groupe dans cette « expérience carcérale élargie ». Pour l’enfant élevé dans ce contexte, l’engagement était synonyme de « recherche de reconnaissance », « un ressort affectif sur lequel s’appuie le travail de socialisation », ce qui se traduisait notamment par un niveau élevé de réussite scolaire. Mais dès lors que ce contexte s’est défait, dans la démobilisation provoquée par le divorce des parents puis la libération des détenus, des troubles sérieux ont affecté le fils après une recherche éperdue de causes de substitution : les Palestiniens ou le Mouvement des diplômés chômeurs. L’engagement a une valeur symbolique forte, il peut aussi avoir un coût.

Par Jacques Munier

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