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Bouquet final

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Pour cette dernière chronique de la saison, trois grands intellectuels au menu des pages idées de nos quotidiens. Un Français, un Américain et un Allemand : Tocqueville, Rawls et Habermas.

Le Figaro annonce le thème des Conversations Tocqueville qu’il organise ce weekend avec la Fondation Tocqueville, l’Atlantic Council et la revue The American Interest : « Le Futur des nations ». Une trentaine d’intellectuels et de décideurs politiques, dont notre confrère Alain Finkielkraut, le spécialiste de Tocqueville Pierre Manent ou le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, débattront de cette question à l’heure où elle fait retour dans « un monde qui bascule ». Faut-il s’en inquiéter, ou y reconnaître un réflexe de survie face à la globalisation néolibérale ? C’est la question posée par Laure Mandeville, qui orchestre ces rencontres. « Si après l’effondrement de l’URSS et de l’utopie marxiste, la nation a ré-émergé de ses cendres à l’Est de l’Europe, où elle avait été recouverte des oripeaux de la solidarité socialiste, cette renaissance a été occultée par le triomphe de la démocratie et du marché. Dans l’euphorie de la fin de l’Histoire, la globalisation néolibérale et l’ouverture des frontières ont été imposées par l’Occident comme les vecteurs d’une expansion inéluctable de la démocratie libérale, qui ne pouvait être qu’un jeu gagnant-gagnant universel. » Pour le professeur de théorie politique de l’université de Georgetown Joshua Mitchell, « il existe un nationalisme civique tocquevillien acceptable, une voie moyenne » pour sortir d’un universalisme « hors sol » et de « la mêlée des identités ». Cette position n’implique pas pour autant un retour aux pratiques du XIXe siècle. « Si les nations restent un élément central du système international au XXIe siècle, elles doivent se garder de l’illusion de la toute-puissance » et, ajoute Mitchell, ménager « un aller-retour entre le niveau national et le niveau global, pas une opposition stérile. Ce sera un processus chaotique, mais comme le rappelle Tocqueville, le pluralisme est imparfait ».

La passion de l’égalité dont Tocqueville créditait nos concitoyens est au cœur de l’ouvrage de Catherine Audard, publié chez Grasset sous le titre La Démocratie et la Raison. Actualité de John Rawls. Comme le rappelle Serge Audier dans Le Monde, Catherine Audard est aussi la traductrice de la Théorie de la justice. « Ce classique de la philosophie morale et politique connaît une nouvelle jeunesse avec l’explosion vertigineuse des inégalités et l’essor d’un populisme xénophobe et nationaliste. Marqué par la Shoah, puis par la guerre du Vietnam et le mouvement des droits civiques, Rawls a voulu conserver et dépasser, en une synthèse novatrice, le libéralisme classique, fondement de l’Etat de droit, qui souligne les conditions concrètes de la liberté, justifiant ainsi l’Etat social. » Il ne s’agit donc pas de « réduire l’individu à un atome avide de maximiser son seul intérêt égoïste ». En partant de la quête de justice qui anime chacun d’entre nous, Rawls en appelle à notre faculté de dépasser les intérêts privés ou corporatistes, « comme êtres rationnels, moraux et civiques » par la délibération publique « à propos du cadre institutionnel censé répartir équitablement les charges et les bénéfices de la coopération sociale ». On peut rappeler ici sa fameuse théorie du « voile d’ignorance » : une procédure hypothétique qui dissimulerait à chacun sa position sociale ou condition physique, de manière à garantir que, dans le choix des principes, personne ne soit influencé par son avantage ou désavantage naturel ou social. Et dans la mesure où nous ignorons quelle sera notre place dans la société, nous serons spontanément enclins à choisir des principes soucieux des plus défavorisés, puisque nous pourrions en être. Pour le philosophe, « les inégalités socio-économiques sont justes si et seulement si elles produisent, en compensation, des avantages pour chacun et, en particulier, pour les membres les plus désavantagés de la société ». D’où ces trois principes : une égale liberté pour tous, l’égalité des chances et la redistribution des richesses. Et sur la méritocratie Rawls formule cette objection : « Personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures ni un point de départ plus favorable dans la société. » Si l’égalité ne peut être absolue, sa réalisation maximale est souhaitable, « parce que la concentration de la propriété du capital et de la richesse menace la démocratie ».

Dans les pages idées de Libération, Michaël Fœssel célèbre les 90 ans de Jürgen Habermas, "le philosophe-siècle", une « occasion pour l’Allemagne de se retourner sur son propre passé à un moment où cette nation doute d’elle-même ». Trop jeune pour avoir participé aux crimes du IIIe Reich, Habermas s’est employé à « penser comment une telle perversion du politique a été possible », et les conditions d’une communication rationnelle. « Il n’a pas seulement voulu nommer le mal, il a interrogé les promesses non tenues de la modernité ». Et « il demeure, au soir de sa vie, fidèle à la leçon de Kant selon laquelle la critique philosophique a pour vocation d’émanciper les hommes ».

Par Jacques Munier

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