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Jean Starobinski en 1989, à Paris

Jean Starobinski : la relation critique

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Disparu le 4 mars dernier, Jean Starobinski était critique littéraire, historien des idées, spécialiste du XVIIIème siècle. La revue Europe lui rend hommage.

Jean Starobinski en 1989, à Paris
Jean Starobinski en 1989, à Paris Crédits : Getty

Il est l’auteur d’un ouvrage de référence : Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle, qui illustre l’approche thématique en matière de critique et à laquelle on a associé son nom. Mais comme le souligne Martin Rueff dans cette livraison printanière de la revue Europe, « c’est simplifier une position que lui-même n’aura eu de cesse de préciser ». La Relation critique, et l’ouvrage qui lui fait suite – Les approches du sens – rassemblent des textes témoignant aussi de son intérêt pour le grand débat des années 60 et 70 sur la critique, la théorie littéraire et l’implication des sciences humaines – philosophie, sociologie, psychanalyse, linguistique – dans l’interprétation des œuvres. Il y éclaire la ductilité de son approche, toujours sensible à la particularité des textes et des auteurs. 

Un travail s’accomplit en moi par le déroulement du langage perçu dans l’œuvre. J’en possède la certitude immédiate ; mon émotion, mes représentations en marquent un premier profil. Toute description ultérieure, toute interprétation doivent garder la mémoire de ce fait premier, pour lui apporter, si possible, une clarté supplémentaire.

C’est cet art conjugué de l’empathie et de la distance qui définit le mieux son approche critique. Par ailleurs, Jean Starobinski a adopté la distinction désormais classique proposée par Albert Thibaudet entre la critique spontanée, celle des lecteurs et du public cultivé, qui s’exprime notamment dans la conversation, la critique professionnelle des professeurs et des journalistes et la critique des artistes, celle des écrivains quand ils se lisent entre eux. Soulignant « le ton de conversation allègre et corsée qui lui était propre », il rappelle que Thibaudet est le premier à avoir également démontré la possibilité d’une critique de la critique. « Sa description à la fois narquoise et tolérante des divers partis pris critiques – ajoute-t-il – le conduisait à signaler partout les défauts ou les limites : il était prêt à accepter toutes les écoles, si dénuées d’autorité qu’elles fussent, parce que dans leur ensemble elles lui paraissaient complémentaires. » C’est pourquoi il est arrivé à Jean Starobinski de porter des jugements ironiques sur certaines controverses « auto-entretenues » et qui finissent par tourner à vide. « Tant de disputes récentes sur la méthode – disait-il – m’ont paru ressembler à des querelles sur l’art de dresser le couvert, les assiettes demeurant désespérément vides. » De l’approche psychanalytique il rappelle qu’elle a d’abord été une incursion dans la littérature à la recherche de ses propres clés, tout comme dans d’autres domaines de la culture : les mythes, les œuvres d’art ou les religions. Et il note avec Benveniste que les ruses du désir s’apparentent « d’une façon frappante » aux figures stylistiques et aux tropes de la rhétorique classique : litote, antiphrase, euphémisme, métonymie, ellipse. 

La critique artiste

On sent bien que sa préférence va à la critique artiste. Comme l’indique Martin Rueff, « il écrit en tant que critique comme certains écrivains critiquent en tant qu’écrivains (Baudelaire, Proust ou Gracq, pour citer de célèbres exemples). Si le critique pratique alors une lecture professionnelle (entendons une lecture consciente de ses opérations et capable de produire quelques règles philologiques et herméneutiques), il n’en reste pas moins vrai qu’il est mû lui aussi par la passion. » Europe publie un texte sur Benjamin Constant et l’éloquence, paru en 1980 dans Cadmos. Il y est question des excès oratoires de la Révolution : « à une éloquence qui entraîne (et qui souvent avait entraîné à l’effusion de sang) » Benjamin Constant « oppose une éloquence qui retient ».

Les factions n’ont qu’un style, elles n’appliquent pas les invectives aux noms, elles attachent au hasard des noms à des invectives, elles pourraient se passer de main en main les accusations qu’elles prodiguent, et une seule philippique servirait à tous les partis. Benjamin Constant

Dans la ligne de mire de Constant, les disciples de Rousseau et de la « volonté générale », qui « ont accordé à la souveraineté du peuple un pouvoir sans bornes ». Alors qu’ils ont vu « dans l’histoire un petit nombre d’hommes, ou même un seul, en possession d’un pouvoir immense qui faisait beaucoup de mal », « leur courroux s’est dirigé contre les possesseurs du pouvoir et non contre le pouvoir même. 

C’était un fléau, ils l’ont considéré comme une conquête. Ils en ont doté la société toute entière. Il a passé forcément d’elle à la majorité, de la majorité entre les mains de quelques hommes, souvent dans une seule main : il a fait tout autant de mal qu’auparavant.

Italo Calvino, que Starobinski a si bien commenté, écrivait ceci (Pourquoi lire les classiques ?) : « est classique ce qui tend à reléguer l’actualité au rang de rumeur de fond, sans pour autant éteindre cette rumeur », mais aussi « est classique ce qui persiste comme rumeur de fond, là même où l’actualité la plus éloignée règne en maître ». Voilà pourquoi Jean Starobinski est un classique.

Par Jacques Munier

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