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La fête du printemps (festival des couleurs) à Dhaka, au Bangladesh

La dynamique des émotions

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Les émotions, qui reflètent nos états intérieurs, s’exposent et même s’exhibent en public. On s’est longtemps employé à les contenir mais aujourd’hui elles sont enrôlées dans la publicité ou la politique…

La fête du printemps (festival des couleurs) à Dhaka, au Bangladesh
La fête du printemps (festival des couleurs) à Dhaka, au Bangladesh Crédits : Getty

Et elles forment le tissu de nos relations virtuelles sur les réseaux sociaux, comme le relève le philosophe Laurent de Sutter à propos de l’indignation, sujet de son dernier livre. Devenue une posture convenue, l’indignation « est une espèce de jouissance qui ne cesse de se répéter, mais sans rien changer ni à l’état du monde ni au bien-être des personnes qui les expriment » explique-t-il dans un entretien accordé au site de l’hebdomadaire Le Point. Elle serait devenue constitutive de nos identités modernes, le lieu commun de nos frustrations bruyantes. Le constat est sans doute réaliste mais il relève aussi d’une vieille défiance de la raison à l’égard des émotions. 

Intelligence émotionnelle

Philosophie Magazine consacre un dossier à cette question. On sait aujourd’hui que les émotions jouent un rôle essentiel dans nos comportements et nos décisions, même les plus rationnelles. Darwin concédait à l’expression des émotions un avantage décisif dans l’évolution, du fait qu’elle représente une forme de communication rapide et efficace. Figurer la peur signale le danger, ce qui déclenche immédiatement et indique à tous le comportement adéquat : protection et coopération. C’est ce qu’explique le neuroscientifique António Damásio : quand la raison calculatrice, utilitariste prend son temps pour évaluer le rapport du coût et des bénéfices, les pressentiments, liés aux états émotionnels « permettent de fixer un cap, de trouver une ligne de comportement en situation de crise » et d’urgence. Selon lui, « il existe une forme d’intelligence préréflexive et précognitive, fondamentale pour la survie ». Sinon comment la vie, qui a 4 milliards d’années alors que le cerveau n’en a que 500 millions, aurait-elle pu se développer face à tous les défis de l’adaptation en prenant des décisions intelligentes, mais sans pensées, sans idées, sans esprit ? Le neurologue explique notamment le mouvement de va-et-vient permanent entre le corps et l’esprit par le canal du tronc cérébral, qui contrôle les émotions et les diffuse dans les zones profondes du cerveau, beaucoup plus anciennes en termes d’évolution que le cortex qui commande le raisonnement et le langage. S’il est vrai que les émotions expriment le langage inarticulé du corps, ce mouvement de va-et-vient permet aussi à une représentation intellectuelle – l’anticipation d’un événement dramatique ou heureux – de se traduire en émotion, tristesse ou joie. Philosophie magazine a demandé à six chercheurs de décrire une émotion cardinale : l’excitation, la léthargie, la surprise, le contentement, la colère ou l’humiliation. C’est Gloria Origgi, qui vient de publier un ouvrage collectif sur les Passions sociales (PUF), qui s’est coltiné cette dernière. 

L’humiliation est une émotion fondamentale, car elle en fait naître beaucoup d’autres : la colère, l’indignation, le ressentiment, la honte. 

Elle est « l’émotion statutaire par excellence » car elle émane le plus souvent du sentiment provoqué par le mépris social – le mépris de classe. Mais elle n’est pas forcément négative car elle peut susciter le sursaut de fierté qui conduit à la révolte, comme l’a montré le mouvement des gilets jaunes. 

L'innocence et la honte

Dans un livre réédité récemment chez Rivages poche sous le titre Blind date. Sexe et philosophie, la regrettée Anne Dufourmantelle examine le sentiment de la honte. Par rapport à l’état brut de l’émotion, le sentiment est un stade plus intellectualisé, puisant en l’occurrence au plus profond de notre complexion personnelle. Si le sexe est souvent associé à la honte – « qui s’exhibe autant qu’elle se tait » – ce n’est pas seulement parce que des siècles d’interdit moral pèsent sur sa représentation. La honte « a des ramifications qui plongent au cœur même de la constitution de la psyché. Car la sexualité, quand elle fait irruption dans l’enfance, est toujours trop violente. Intrusive, chaotique, incompréhensible, elle apparaît aux yeux de l’enfant comme un inexplicable et troublant combat dont l’enjeu lui reste caché. » Viendra peut-être ensuite le temps de la jalousie, passion inavouable, composé instable et détonnant. Calderón de la Barca, le grand poète et dramaturge espagnol du Siècle d’or, auteur notamment de La vie est un songe, décrivait ainsi les quatre âges de l'amour : 

il naît dans les bras du dédain, il croît sous la protection du désir, il s'entretient avec les faveurs et meurt empoisonné par la jalousie. 

Pourtant, la jalousie amoureuse n’est pas forcément ce sentiment dévastateur, qui emporte à son gré l’amant.e comme un pantin ne sachant plus distinguer l’amour et la haine, ou, comme dans le roman éponyme de Robbe-Grillet, son sentiment et l’objet de sa passion triste, sa pulsion scopique mécaniquement déclenchée par le dispositif dont les persiennes permettent de voir sans être vu. Une pointe de jalousie peut maintenir l’amour en éveil, voire le retremper, comme une forme extrême de fidélité.

Par Jacques Munier

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