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Two-Revolution Printing Machine', c1908.

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L’imprimerie reste un maillon essentiel de la fabrication des journaux. Elle a donné lieu à une véritable culture ouvrière d’excellence.

Two-Revolution Printing Machine', c1908.
Two-Revolution Printing Machine', c1908. Crédits : Getty

Et en bout de chaîne, notons que nous baignons en permanence dans un univers de lettres, inscrites sur la signalétique, les enseignes et les affiches publicitaires, sans être forcément conscients de l’effet que produit la forme de ces lettres sur notre réception du message. Pourtant, nous avons tendance à accorder spontanément des valeurs morales et pas seulement esthétiques aux différentes polices de caractères, et nous veillons soigneusement à éviter le glacial Times New Roman pour une lettre d’amour ou le puéril Comic Sans MS pour un CV. Cette perception intuitive trouve un écho dans les termes techniques qui désignent d’une façon anthropomorphique les différentes parties et les formes des lettres : on parle du corps, de la panse, du jambage, de la face d’un caractère et une « face grotesque » ne signifiait pas pour les typographes du XIXème siècle un visage simiesque mais certaines polices sans empattements, c’est à dire sans ces petits traits qui élargissent la base des lettres et leur assurent comme une stabilité supplémentaire sur la ligne de pied. 

Bon à tirer

Simiesque, la métaphore désigne d’ailleurs les gestes et mouvements que fait le typographe en travaillant, c’est pourquoi, dans l’argot du métier on l’appelle un « singe », peut-être aussi « parce que son occupation consiste à reproduire l’œuvre d’autrui ». Les éditions Le mot et le reste ont réédité l’ouvrage célèbre d’Eugène Boutmy sur la parlure des ouvriers du livre, de la presse et de l’affiche, le Dictionnaire de l’argot des typographes, paru en 1883. Avant d’entrer dans ce lexique fleuri, il convient de distinguer les différents métiers qui concourent à l’impression d’un texte : le prote, le metteur en pages, le paquetier et le corrigeur. Le prote – du grec protos, premier – était aux premiers siècles de l’imprimerie, un savant connaissant l’hébreu, le grec, le latin et quelques autres langues vivantes, et pour diriger les opérations, il doit également connaître les autres phases de l’impression. Le metteur en pages organise et aère la composition, le paquetier fait les lignes qu’il dispose en paquets. « Il ne manque jamais de copie, et participe largement aux honneurs le jour où l’on arrose une réglette » nous dit Eugène Boutmy dans sa copieuse préface, en renvoyant à son dico. 

Lorsqu’un paquetier passe metteur en pages, il manquerait à tous ses devoirs s’il ne régalait son équipe.

Ça c’est pour l’arrosage, sinon la réglette, c’est une petite lame de bois ou de métal qui sert à justifier les pages en longueur. Vient enfin le correcteur, l’âme damnée de l’écrivain. Il doit avoir « l’œil typographique » tout comme le prote, pour saisir au vol ces fautes bizarres, singulières « qui font le désespoir de l’auteur et la risée du public lettré ». Et il doit même, au delà de l’orthographe ou de la ponctuation, redoubler la lecture du regard par celle de l’esprit, là où l’auteur, « emporté par sa pensée, a lu, non pas ce qui est imprimé, mais ce qui aurait dû l’être ». 

D’une manière générale – souligne Eugène Boutmy et c’est encore vrai aujourd’hui à l’heure de la numérisation – les typographes aiment le progrès et les idées nouvelles. À l’époque où il parle, on a pu les voir successivement saint-simoniens, fouriéristes, proudhoniens, marxistes… 

Ce sont des typographes qui ont commencé la révolution de 1830. Leurs successeurs appartiennent presque tous à l’opinion républicaine.

L’argot des typographes, à la fois technique et communautaire, qui valait permis de séjour dans la profession, a copieusement arrosé la langue populaire. Ainsi l’expression « enfant de la balle » désignait-elle celui dont le père était lui-même typographe et qui avait grandi dans l’atmosphère de l’atelier où, avant l’usage des rouleaux, « on se servait pour encrer les formes, de tampons ou balles ». Casser sa pipe, chercher la petite bête – ça c’est pour les correcteurs – avoir mal aux cheveux, cliché – pour celui qui répète les mêmes arguments – poivreau, du poivre que certains débitants mêlaient à l’eau-de-vie pour obtenir « un breuvage sans nom, capable d’enivrer un bœuf »… Tout cela provient de l’argot des typographes. 

Pointe sèche

Aujourd’hui, les héritiers de cette noble tradition de l’imprimerie à l’ancienne subsistent dans les ateliers de taille-douce et de lithographie où la dessinatrice France Dumas est allée promener son crayon et ses questions naïves. Rappelons que le naïf était autrefois synonyme de patron chez les typos. L’ouvrage illustré et agrémenté de ses commentaires est publié chez Riveneuve sous le titre Impressions d’ateliers. Ils sont douze en tout : on y voit dans le détail les amoureux de la belle estampe, création collective où l’artiste intervient à chaque étape. Odeur d’encre, pierre polie ou « grainée », presse ajustée dans l’effort : je ne citerai que l’atelier d’Aimé Maeght, « qui avait tous les artistes sauf Picasso ».

Par Jacques Munier

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