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L'art a-t-il un sexe ? Valentine Hugo : Nijinsky

Questions de genre

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Les connaissances et la réflexion sur la différence des sexes ne cessent de progresser. Elles viennent appuyer la lutte pour l’égalité des conditions entre femmes et hommes.

L'art a-t-il un sexe ? Valentine Hugo : Nijinsky
L'art a-t-il un sexe ? Valentine Hugo : Nijinsky Crédits : Getty

Les neurosciences, en particulier, mettent en cause les préjugés sur une prétendue « nature » féminine qui trouverait son fondement ultime dans la biologie ou la constitution du cerveau. S’il y a bien deux sexes, il n’y a pas de nature féminine ou masculine, affirme la neuroscientifique Daphna Joel dans un livre coécrit avec Luba Vikhanski et publié sous le titre Le cerveau a-t-il un sexe ? (Albin Michel). On a beaucoup glosé sur la taille des cerveaux masculins et féminins, pour y trouver des arguments anatomiques à l’appui de la supériorité intellectuelle des hommes. Or le cortex, à l’origine de l’action volontaire, des fonctions perceptives et cognitives, du langage et de la pensée, est constitué par ce qu’on appelle la matière grise : des milliards de cellules nerveuses, les neurones. Sous le cortex, une couche de matière blanche contient les fibres qui connectent les neurones entre eux. S’il est vrai que les hommes ont des lobes frontaux plus développés que les femmes, celles-ci ont en moyenne plus de matière grise et moins de matière blanche. Par ailleurs, la taille du cerveau est aussi fonction des ventricules – de grosses cavités remplies de liquide. Accorder de l’importance à la taille revient donc à se prévaloir d’espaces… vides. La thèse de Daphna Joel, c’est que les traits spécifiques qui diffèrent en moyenne chez les hommes et chez les femmes ne s’additionnent pas entre eux pour former un tout.

Ces différences se mélangent plutôt, ce qui fait des cerveaux humains des mosaïques combinant des traits dont certains sont plus fréquents chez les femmes et d’autres chez les hommes. 

Le cerveau est un organe éminemment plastique, comme le montrent les études menées sur les chauffeurs de taxis londoniens. Des années passées à mémoriser des centaines d’itinéraires et de noms de rues ont entraîné une augmentation du volume de l’hippocampe, qui joue un rôle dans les aptitudes spatiales. Les auteures en concluent qu’une différence observée dans la structure du cerveau peut résulter de l’expérience et des influences extérieures. « Les qualités que l’on associe aux hommes sont propres à un groupe dominant : la force, la volonté, l’esprit de compétition, l’agressivité. » Celles qu’on attribue aux femmes relèvent de la subordination : faiblesse, douceur, sensibilité, empathie… C’est pourquoi il faut distinguer sexe et genre : le premier renvoie aux caractères biologiques, le deuxième aux caractéristiques sociales et culturelles. 

L'esprit a-t-il un sexe ?

Et c’est là le terrain de l’émancipation, rappelle Geneviève Fraisse dans Féminisme et philosophie (Folio, Essais). Selon elle, la critique de la domination, qui constitue l’essentiel des études de genre, aurait tendance à reléguer la dynamique de l’émancipation, et la dénonciation des stéréotypes sexistes à les renforcer, comme on peut le voir dans la publicité. Alors que la lutte pour l’égalité enclenche une dynamique qui prime sur les considérations liées à la différence des sexes. « À cet égard – souligne David Zerbib dans Le Monde des livres – on croise moins dans Féminisme et philosophie le nom de la célèbre théoricienne américaine du genre Judith Butler que celui du philosophe François Poulain de la Barre. « Si l’esprit est bien distinct du corps, alors il n’a point de sexe, affirmait ce disciple de Descartes. » Dans un ouvrage de 1673 au titre évocateur, De l’égalité des deux sexes, Poulain de la Barre s’appuie sur l’universalité de la raison pour affirmer que les femmes disposent de tous les moyens requis pour faire de la métaphysique et penser par elles-mêmes. C’est ce que rappelle Blanche Cerquiglini dans un texte consacré à l’amitié philosophique entre Élisabeth de Bohème et René Descartes, et publié dans l’ouvrage collectif intitulé Femmes savantes. De Marguerite de Navarre à Jacqueline de Romilly (Les Belles Lettres). Le point commun à toutes ces femmes d’esprit, c’est au moins leur parfaite connaissance de la culture classique, voire pour nombre d’entre elles leur pratique érudite de la philologie grecque et latine. Peut-être, comme le souligne Laure de Chantal, parce que Grecs et Romains ont donné des visages féminins à toutes les formes d’intelligence : l’intelligence créatrice par le biais des Muses, l’intelligence technique dans la figure de Mètis et l’intelligence de la sagesse sous les traits triomphants d’Athéna. « L’art n’a pas de sexe », titre le magazine L’Œil, qui a demandé à des peintres s’il existait une « peinture de femmes ». Pour Maël Nozahic, « certains artistes masculins ont un style délicat, romantique, évanescent et certaines femmes ont une pâte violente et sombre. Toutes ces catégories propres au genre sont des stéréotypes qui n’ont plus de raison de perdurer. » Et si certains thèmes comme la maternité reviennent chez Marlène Mocquet, dont l’œuvre représente souvent des œufs ou des éléments sortant du corps dans un décor onirique de subconscient, c’est parce que comme nous tous, elle est née d’une femme.

Par Jacques Munier

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