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"C’est un fond d’ombre..."

Prendre le large

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La mer déploie les horizons de l’imaginaire, balancé entre l’aspiration au renouveau et à la découverte ou au contraire l’effroi des profondeurs abyssales.

"C’est un fond d’ombre..."
"C’est un fond d’ombre..." Crédits : Getty

Les deux coexistent d’ailleurs assez souvent, comme chez ces grands marins qu’étaient les Grecs : Eschyle parle du « sourire innombrable des flots » quand Homère évoque le « bouillonnement » pourpre et « vineux » de la vague, pareil au sang. Tout comme les gens de la montagne, les peuples de la mer ont développé une culture fortement marquée par l’élément naturel.

La Bretagne, « Empire du milieu »

La dernière livraison de la revue Papiers – la revue de France Culture – propose un dossier sur La Bretagne au centre du monde. La formule n’est paradoxale qu’en apparence : Joël Cornette explique dans La Fabrique de l’histoire que l’expression provient au XVIème siècle d’un contemporain de la Ligue, elle illustre la position du pays au centre d’un arc atlantique qui va de l’Islande au Portugal. Elle exprime aussi un sentiment généralement partagé par les habitants du littoral comme par ceux des régions de montagne : l’esprit de résistance, opposé en l’occurrence aux velléités hégémoniques de la monarchie, d’abord celle des Francs, puis celle de l’État carolingien et capétien. Entretemps, sont arrivées des populations depuis la Grande-Bretagne, qui contribuent à cultiver cet esprit d’indépendance, lequel se traduit notamment par le culte de saints fondateurs « pas très catholiques », formant avec le Tro Breiz « un cercle enchanté, géographique, sacral et politique qui authentifie l’originalité de la Bretagne ». L’image du « cercle » se perpétue dans le pèlerinage qui leur est dédié et qui fait le tour de la Bretagne. L’historien rappelle que le pays n’est devenu une province du Royaume de France qu’en 1532. Et à propos de la culture spécifique qui s’y est développée par rapport à l’élément marin, il évoque une « synergie entre l’Armor (maritime) et l’Argoat (terrien) », qu’on oppose en général : un littoral économiquement dynamique face à l’intérieur présumé archaïque. Longtemps l’industrie textile démentira cette opposition, exportant dans toute l’Europe les rudes toiles de chanvres mais aussi les draps de lin, beaucoup plus fins. 

La plupart des voiles des navires, des caravelles qui vont en Amérique au temps de Christophe Colomb et par la suite, sont bretonnes.

Entre vagues et étocs, entre écume et tempête, Michel Pomarède raconte dans un documentaire l’histoire de ces « marins immobiles » que sont les gardiens de phare. Celui de Tévennec est l’un des trois phares qui entourent l’Île de Sein. On le surnomme « L’enfer » car une « légende noire » fait état de « bruits » étranges et de voix entendues. Quelques accidents mortels l’ont illustrée. Mais pour Michel Plouhinec, gardien issu de générations de gardiens à Ar-Men, c’est lui qui mérite du coup l’appellation d’enfer des enfers. 

Une nuit de tempête, je suis monté dans la lanterne, c’était ahurissant : le vent, le bruit, le feu, l’eau qui rentre de partout, les paquets de mer qui viennent sur la lanterne…

Pourtant, il parle avec enthousiasme de son métier, il ne s’est jamais ennuyé : pas le temps de rêver, « surveiller le feu, écouter son chuintement, être attentif aux navires, voir si quelqu’un est en difficulté… J’ai aimé ça, l’état de veille, le sentiment d’avoir la nuit devant soi. »

La nuit devant soi

La vie des marins-pêcheurs en haute mer, partis pour des campagnes continues de quatre semaines ne lui cède en rien, surtout eu égard à l’alternance du jour et de la nuit. Boris Charcossey a mené une enquête au long cours à bord d’un chalutier de pêche au large dans les eaux du nord de l’Écosse. Son livre, publié par la Société d’ethnologie dans la collection Anthropologie de la nuit sous le titre Contre temps et marées Pêcheurs hauturiers de Lorient en mer d’Écosse, raconte ces campagnes interminables – on dit des marées – au cours desquelles les « coups de chalut » se succèdent à un rythme infernal, nuit et jour. « Les horloges et calendriers présents un peu partout à bord permettent la recomposition du temps normal de terre. » relève-t-il. Un matelot lui confie : « On est déconnecté total… Quand on rentre, il nous faut deux ou trois jours pour se remettre bien. »

La nuit est-elle sereine ? C’est un fond d’ombre. Est-elle orageuse ? C’est un fond de fumée. L’illimité se refuse et s’offre à la fois, fermé à l’expérimentation, ouvert à la conjecture. D’innombrables piqures de lumière rendent plus noire l’obscurité sans fond. Escarboucles, scintillations, astres. Victor Hugo, Les travailleurs de la mer

La revue 303 publie un N° spécial sur La mer. Du rivage au grand large en passant par les ports et les marins, voire les pirates, cet univers est bien balisé. Martine Acerra évoque les phares et balises en Atlantique, « Lumières dans la nuit » qui ont toujours exercé une certaine fascination, même si aujourd’hui les systèmes de repérage électronique leur ont fait perdre en partie leur fonction. Anthony Poiraudeau entame une traversée littéraire qui s’achève avec Maylis de Kerangal et son récit du naufrage et de la mort de centaines de réfugiés au large de Lampedusa. Son titre : A ce stade de la nuit.

Par Jacques Munier

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