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"L'initiative doit venir des géants du web"

Fake news, faits alternatifs et post-vérité

5 min
À retrouver dans l'émission

Retour sur le projet présidentiel de lutte contre les fausses nouvelles en période électorale et sur le débat qu’il a ouvert dans la presse, notamment sur les risques de censure larvée

"L'initiative doit venir des géants du web"
"L'initiative doit venir des géants du web" Crédits : S. Steinach - Maxppp

Lors de ses vœux à la presse, le président a donc annoncé son intention de faire adopter une loi contre les fausses informations en période électorale. Il estime que l'amende de 45 000 euros prévue par la loi de 1881 ne suffit pas. Selon lui, la justice doit pouvoir agir après avoir été saisie en référé pour ordonner, le cas échéant, le retrait d'articles fallacieux, la désindexation par les moteurs de recherche du site en cause, voire son blocage ou encore la fermeture du compte de l’internaute incriminé. Et il a également invité les journalistes à une réflexion sur leurs pratiques, saluant « la démarche de Reporters sans frontières d'inventer une sorte de certification des organes de presse respectant la déontologie du métier ». Christophe Deloire, son secrétaire général, lui répond dans Le Monde en précisant les contours de la proposition : « coordonner la création de normes – au sens de références partagées – concernant les processus journalistiques, des garanties minimales établies par toutes les parties prenantes qui le souhaitent ». Ces normes incluraient la transparence de la propriété des médias et l'indépendance de la production éditoriale, la mise en œuvre de méthodes de vérification et le respect de règles déontologiques. « Sur la base de ce référentiel – ajoute Christophe Deloire – les rédactions pourraient solliciter des certifications, en reconnaissance des garanties mises en œuvre. Ainsi, une liste blanche distinguerait, à des degrés variés, les structures qui respectent les bonnes pratiques. Le respect des normes pourrait conférer un avantage concret, sous forme d'un label pour le public, de l’affectation d'une partie de la manne publicitaire ou encore d'une meilleure indexation par les algorithmes, gage de visibilité et de rentabilité. » Pour ce qui concerne les réseaux sociaux, principaux diffuseurs de fake news, le professeur de droit européen Alberto Alemanno s’inquiète des dérives d’une loi qui « donnerait la possibilité à un gouvernement d'agir en justice afin de limiter la liberté d'expression de ses opposants, qu'il s'agisse de celle des citoyens sur leurs blogs ou de journalistes accrédités dans leurs journaux ». Comment faire la différence entre un commentaire, une opinion et une fausse nouvelle ? Et surtout, « le problème avec les fausses informations n'est pas tellement leur présence continue sur la Toile, mais leur première apparence : aussitôt que la fausse information est en ligne, le mal est fait. » Même en référé, la décision judiciaire sera forcément tardive, sans compter la publicité ajoutée par la procédure dans un contexte favorable aux théories complotistes. Selon le juriste « Une partie du problème réside dans le fait que des sociétés telles que Facebook ou Google ont monopolisé le marché publicitaire en ligne », formant « un modèle commercial par répartition ou " pay as you go " : les annonceurs sont facturés seulement lorsqu'un utilisateur a cliqué pour la voir ». Cet écosystème où le taux de clics est le seul critère exonère les réseaux sociaux de leur responsabilité comme « arbitres de la vérité ». Alberto Alemanno les renvoie donc à cette responsabilité il évoque une approche innovante testée par Facebook sous la pression de l'opinion : le réseau social « modifie l'environnement dans lequel une histoire litigieuse, ou fausse, est présentée, plutôt que de la retirer de la Toile. Cela consiste à mettre en lumière des articles en lien avec cette histoire, ce qui invite les lecteurs à accéder à des informations supplémentaires, des articles ayant reçu le feu vert de " vérificateurs de faits " tiers. » Car l'exposition à des points de vue alternatifs aurait « un effet tangible sur les lecteurs » en les confrontant « à des faits et à d'autres opinions plus fortuites, à l'image de la diversité des opinions dans la vie réelle ». Dès lors, pourquoi se limiter aux périodes électorales, se demande Jean-Pierre Mignard l’avocat de Mediapart? Qui s’inquiète également des risques de dérive. Tout comme, à sa suite Hubert Huertas, qui rappelle que le site d’information en ligne « fut qualifié de « média utilisant des méthodes fascistes » par Xavier Bertrand au moment de la révélation des enregistrements Bettencourt » et  « que Nicolas Sarkozy qualifia aussi d’« infamie » la révélation d’une note prouvant le financement de sa campagne par la Libye de Khadafi, note aujourd’hui validée par la justice, mais que François Fillon dénonça comme « un faux, impossible à identifier » en présentant Mediapart comme « une officine financée par de riches amis de François Hollande ». Combien de vérités dérangeantes, demande le journaliste, « auraient été bloquées au nom de la lutte contre les fausses nouvelles ? » Et surtout, quelle attitude adopter face à la propagande politique ? Est-ce « aux vieux singes de dénoncer les grimaces ? » L’hebdomadaireLe Point revient sur l’histoire de la loi de 1881 qui régit la liberté de la presse. Et dans sa tribune  Kamel Daoud insiste : les fake news ne sont pas la liberté, et ne profitent qu’aux extrémistes et aux dictateurs, « jouent sur les âmes pour recruter des assassins, fabriquer des bombes humaines, servir le terrorisme médiatique des dictatures contre les opposants, préparer le lit des permis de tuer ». Une chose est sûre, le débat est ouvert et mérite de l’être. Walter Lippmann, l’inventeur du concept de « la fabrique du consentement » le disait déjà dans les années 20 : « la crise de la démocratie occidentale est au sens strict une crise du journalisme ».

Par Jacques Munier

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