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Politiquement correct?

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Le ministère du Travail recommande dans un guide à destination des PME et TPE d’employer l’écriture inclusive pour lutter contre les inégalités hommes-femmes.

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Global debout Crédits : Tatif/Wostok Press - Maxppp

Le guide « Égalité femmes-hommes. Mon entreprise s’engage » a été présenté par Muriel Pénicaud et Marlène Schiappa mardi dernier. Parmi ses recommandations, en effet, l’usage de cette façon d’orthographier jugée non-discriminante qui consiste à accorder en genre les noms de fonctions (présidente, professeure, auteure…) et à employer simultanément le féminin et le masculin (celles et ceux parmi les candidat.e.s…). Pour Anne Rosencher cet usage qui transforme notre langue « en un morse épileptique » fait partie d’un projet plus global où les mots sont réquisitionnés pour modifier les représentations sociales, comme si appeler « technicien de surface » un balayeur allait subitement améliorer sa condition. Son article dans L’Express s’insère dans un dossier consacré au « politiquement correct » et à « ces concepts qui divisent la société en un catalogue d’identités » minoritaires, à l’encontre de l’idéal républicain qui considère le citoyen comme « l’homme sans étiquette », selon la formule de Régis Debray. Une tendance que la journaliste dénonce comme une dérive inquiétante, car « dans la galerie foir’fouille des identités blessées, les luttes coagulent parfois en des solidarités étranges ». L’essayiste d’origine iranienne qu’elle cite, Abnousse Shalmani, constate que « certaines associations LGBT se sont mises à soutenir des mouvements autoproclamés féministes islamiques, dont les parrains ne cachent en rien leur rejet total de l’homosexualité ». D’ailleurs, ne dites plus « convergence des luttes » mais « intersectionnalité », ni Arabe, Noir ou Asiatique mais « personne racisée ». Ce que sert ce jargon en forme de novlangue, qui « est plus un piège identitaire qu’une panacée émancipatrice », c’est finalement un recentrement du lien social sur la « petite identité intérieure » de chacun, « ce qui rend impossible toute discussion politique », comme le déplore le politologue américain Mark Lilla. Selon lui, c’est ce qui a fait capoter la campagne d’Hillary Clinton, qui « n’a cessé d’en appeler aux identités : les femmes, les Afro-Américains, les homosexuels… Le problème, c’est que cette politique du catalogue renvoie tout le monde à sa propre appartenance identitaire, et ceux qui ne sont pas cités se sentent exclus. » Mais pour Cynthia Fleury, le politiquement correct signifie « une série de conformismes, de droite comme de gauche, qui excèdent largement la seule tyrannie des minorités ». Elle reconduit le concept à ce que Georges Orwell désignait comme la « décence commune, autrement dit des valeurs de tempérance dans l’échange et de modération du débat public ». Et la philosophe critique l’attitude de ceux qui s’emploient, en dénonçant le politiquement correct, à « minorer leur propre statut hégémonique en se présentant comme les victimes d’une tyrannie des minorités ».

Alors, faut-il prendre des pincettes ou mettre des guillemets dès lors qu’on parle des autres ?

C’est la question posée par Francis Combes et Patricia Latour dans leur chronique langagière de L’Humanité. Évoquant la gestuelle caractéristique de certains locuteurs comme les Chinois, les Arabes ou les Italiens, voire les Français, il et elle relèvent une « propension qu’ont beaucoup de nos contemporains à marquer les guillemets par deux petits coups de griffe donnés dans l’air avec le majeur et l’index de chaque main, en prenant si possible un air de sainte-nitouche ». La pratique nous vient des anglo-saxons, en particulier des séries américaines, car les guillemets français sont en forme de chevrons et non de double apostrophe. Quoiqu’il en soit, ils marquent en effet une certaine « distance avec ce que l’on dit avec sa bouche »… En manière de « principe de précaution. On prend des pincettes… On dit sans dire. » Rien de tel à Marseille, en revanche. La revue Langage & société publie dans sa dernière livraison un dossier sur les résistances à la gentrification de la ville, qui passent notamment par ces marqueurs sociolinguistiques que sont l’usage prononcé de l’affrication/palatisation des consonnes, associé à l’accent « quartiers nord », souvent disqualifié, et en l’occurrence adopté autant que faire se peut par les bobos néo-arrivants. La ville en a connu d’autres, il est vrai, des arrivants. Corses et Italiens jusque dans les années 1940, Maghrébins et Comoriens à partir des années 70, tous ont fini par rentrer dans le moule de l’accent dont ils se disputent aujourd’hui l’origine contrôlée. Les pieds noirs estiment que les gamins des quartiers parlent avec l’accent algérien et non « marseillais », les nouveaux-venus s’emploient avec des fortunes diverses à adopter cette affrication des consonnes dentales avec palatisation prononcée : « tja vy ma petchite voitchuro ? » (Tu as vu ma petite voiture, en accent pointchu) C’est ainsi que Mathilde Spini et Cyrill Trimaille montrent que l’adoption de traits phonétiques locaux fonctionne comme « un vocabulaire d’intégration » pour les nouveaux Marseillais, loin de « la stigmatisation induite par le contexte socio culturel ». Et à égale distance du « politiquement correct ».

Par Jacques Munier

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