LE DIRECT
E. Macron à la Sorbonne sur l'Europe

Marcher sur ses deux jambes

5 min
À retrouver dans l'émission

Alain Duhamel s’inquiète de la bonne marche de la jambe gauche d’Emmanuel Macron.

E. Macron à la Sorbonne sur l'Europe
E. Macron à la Sorbonne sur l'Europe Crédits : L. Marin - AFP

Elle est un peu courte, cette jambe gauche – estime le politologue dans sa chronique des pages idées de Libération… C’est ce qui ferait claudiquer le président : « La suppression de la moitié de l’ISF, la taxation réduite des revenus financiers d’un côté, l’augmentation de la CSG, la diminution absurde et inefficace de l’APL de l’autre, ce budget ne cache pas son orientation franchement libérale. En revanche, il ne révèle pas son ambition sociale. » Et s’il est très à l’aise « sur ce qui, à ses yeux, permet de moderniser l’économie française, il ne donne pas le sentiment d’avoir une vision aussi limpide s’agissant de son projet social ». D’où l’impression d’une détermination boitillante… Pas d’erreur, pour Alain Minc, c’est parce qu’il est « un libéral de gauche – deux mots antinomiques en France. C’est un blairiste » et pas un social-démocrate. Le débat qui oppose l’économiste à Patrick Buisson dans L’Express a parfois des accents surréalistes. Par exemple à la suite d’une remarque de l’ancien conseiller de Sarkozy sur le défaut de légitimité de notre démocratie représentative – Le Pen, Mélenchon et Dupont-Aignan ont rassemblé 45% des votants à la présidentielle et n’obtiennent que 4% à l’Assemblée – Alain Minc s’exclame : « Nous sommes les derniers marxistes, vous en politique, moi en économie. » Comme s’il fallait une preuve supplémentaire que la dialectique s’est remise à marcher sur la tête ! Et Patrick Buisson de lui rappeler que « la critique de la démocratie formelle n’est pas l’apanage de Marx ». Tout en enchaînant : « Le passage d’un capitalisme entrepreneurial, qui procédait d’une laïcisation de l’ascétisme chrétien, à un capitalisme financier, qui fait appel à un imaginaire libertaire et individualiste, est à l’origine d’une fracturation irréversible entre le conservatisme et le libéralisme, entre la droite originelle et une droite situationnelle. Leur affrontement est celui du sacré et du marché, de l’enracinement et du nomadisme… » À quoi Minc ajoute que « Le libéralisme est bien une tradition qui coupe la droite française en deux, mais moins la gauche car la fraction libérale de la gauche représente beaucoup moins. D’où le sentiment que Macron penche à droite. » On y revient. Faut-il rappeler que la claudication du philosophe, en porte-à-faux sur la réalité, ce n’est pas Ricoeur qui en a parlé mais Merleau-Ponty ?

L’échange entre Alain Minc et Patrick Buisson porte également sur l’Europe

Pour le premier, « Macron applique le principe du général de Gaulle : L’Europe est le levier d’Archimède de la France ». Trump, Poutine et Erdogan ouvrent une autoroute à cette vision gaullienne car le « retour du stratégique permet à la France d’être à la place du conducteur dans ce domaine, alors qu’elle n’occupe qu’un strapontin, à côté de l’Allemagne, en matière économique ». Mais pour Patrick Buisson, « Si ce nouveau projet européen est celui du patriotisme constitutionnel cher à Jürgen Habermas, un patriotisme sans patrie purgé de toute référence à l’histoire, alors il se heurtera à la révolte des peuples ». Le philosophe allemand donne à point nommé dans les pages débats de L’Obs son analyse de la nouvelle situation créée par l’élection en France d’un partisan de l’Europe et la problématique réélection de la chancelière dans son pays. « Il semble assez improbable qu’un gouvernement de coalition saturé de tensions internes se décide à revenir sur les deux grandes orientations imposées par Merkel aux premières heures de la crise financière : l’intergouvernementalité, qui assure à l’Allemagne un rôle dirigeant au Conseil européen ; et la politique d’austérité que l’Allemagne a pu imposer aux pays du Sud, et ce, à son propre avantage écrasant. » Pourtant, pour le philosophe, l’occasion est belle de relancer l’Europe, même comme utopie autoréalisatrice. « Macron joue la souveraineté réelle contre les chimères des souverainistes français », souligne-t-il. Coopération plus étroite dans la zone euro, budget commun, élections européennes au suffrage universel, listes transnationales – « un bon moyen d’encourager la formation d’un système de partis européens, sans lequel le Parlement strasbourgeois ne saurait devenir le lieu où les intérêts sociaux peuvent être universalisés et mis en avant par-delà les frontières nationales ». « Nous verrons s’il honore ses promesses « socio-libérales » visant à maintenir un délicat équilibre entre justice sociale et productivité économique » ajoute Habermas, qui estime que « sa manière de parler de l’Europe fait la différence », jusque dans le détail et la forme des discours, qui « peuvent transformer la perception de la politique dans la sphère publique, élever le niveau et élargir l’horizon du débat public ». Bon… C’est si l’on veut bien oublier les insultes – dont parlent Francis Combes et Patricia Latour dans leur chronique langagière de L’Humanité en rappelant au passage que « agonir d’injures » ne vient pas du grec agon – qui signifie la lutte, le combat, celui par exemple qu’on livre contre la mort dans l’agonie – mais du vieux français ahonir, mettre la honte. Et que ce genre d’embardées de la jambe droite n’a pas réussi à l’un de ses prédécesseurs.

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

Les Enjeux internationaux

Après le report du vote de la Commission européenne sur le Glyphosate, un vote à 28 est-il encore possible ?
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......