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Réfugiés Rohingya

Rohingya

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Comme prévu, le pape n’a pas prononcé le mot « Rohingya » au cours de sa visite en Birmanie.

Réfugiés Rohingya
Réfugiés Rohingya Crédits : S. Barylski - AFP

Laquelle s’achève aujourd’hui avec une messe pour les jeunes dans la cathédrale Sainte-Marie de Rangoon. Le souverain pontife s’envolera ensuite pour le Bangladesh voisin. S’il a soigneusement évité de prononcer le mot tabou, « il a appelé au respect “de toutes les ethnies” – rapporte Courrier international, qui rappelle aussi que « Ce mercredi, alors qu’il était reçu par la plus haute institution bouddhiste du pays, il a déclaré qu’il était “nécessaire de dépasser toutes les formes d’intolérance, de préjugé et de haine”, sans jamais évoquer clairement le sort de la minorité musulmane. » Mais à Dacca, où il se rend aujourd’hui, il est prévu, selon Mediapart, qu’il rencontre un groupe de réfugiés Rohingya. On sait que l’archevêque de Rangoon lui-même lui avait recommandé de ne pas utiliser le terme « Rohingya » pour évoquer la minorité musulmane persécutée. Celle-ci en effet n’a pas été reconnue comme faisant partie des cent trente-cinq ethnies répertoriées en Birmanie dans une loi de 1982, faisant de ses membres des apatrides, indique Le Monde.fr. « Les Birmans utilisent plutôt les termes de « musulmans de l’Etat Rahkine » (du nom utilisé par le régime birman pour évoquer la région de l’Arakan) ou « Bengalis », qui renvoie au fait qu’ils sont perçus comme des immigrés illégaux originaires du Bangladesh voisin. Les autorités birmanes estiment qu’ils sont arrivés au moment de la colonisation britannique à la fin du XIXe siècle. » Le terme de Rohingya provient d’ailleurs d’un mouvement indépendantiste ainsi nommé, qui revendique le rattachement du nord de l’Arakan au Pakistan oriental, dans le contexte de lutte pour l’indépendance menée par les moines bouddhistes birmans au lendemain de la seconde guerre mondiale et qui dénie à ceux qu’ils désignent comme des « Bengalis » toute reconnaissance comme minorité religieuse. Comme le rappelle Laurence Defranoux sur le site de Libération, c’est bien le colonialisme britannique qui est à l’origine du drame des Rohingya : « Lorsqu’en 1826, les Anglais annexèrent l’Arakan, bande de terre fertile sur les rives du golfe du Bengale, une partie de la population, composée de bouddhistes et de musulmans depuis au moins le XVe siècle, vivait en exil depuis son invasion par un royaume voisin. « Sur ces terres désertées, l’Etat colonial a installé des migrants du Bengale pour développer la culture du riz, explique Maxime Boutry, chercheur en anthropologie basé à Rangoun. Lorsque les Arakanais revinrent, leurs terres étaient occupées. Le foncier est à l’origine de l’inimitié entre les deux populations. » Et le sentiment anticolonialiste se reporte sur ces immigrés hindous et musulmans. Les persécutions ne se réduisent donc pas au prisme « bouddhistes contre musulmans ». Le nettoyage ethnique des derniers mois « s’inscrit dans des décennies de persécutions ethniques et religieuses, mais pourrait aussi avoir des motivations économiques, les autorités ayant avec la Chine des projets industriels sur ces terres ».

D’un colonialisme l’autre, en somme…

Pékin s’intéresse aux ressources naturelles de l’Arakan – ajoute Laurence Defranoux, notamment le titane et l’aluminium. « De grands projets industriels sont lancés, dont la construction d’un oléoduc et d’un gazoduc. Les terres, confisquées par l’armée durant la dictature, sont louées aux entrepreneurs étrangers et birmans, et leurs occupants expulsés, souvent sans indemnités. Mais l’opposition des locaux est minée par la méfiance entretenue entre les communautés. » Diviser pour régner, le vieux principe est appliqué par le pouvoir birman, et par la frange extrémiste du clergé bouddhiste, qui instrumentalise le terrorisme islamiste dans le monde, notamment après la destruction des bouddhas de Bamiyan, et crie à l’invasion. Pour la sociologue Saskia Sassen, auteure de Expulsions : brutalité et complexité dans l’économie globale (Gallimard), « le fait que l’accès au golfe du Bengale et à l’océan Indien soit désormais un intérêt majeur pour la Chine change profondément les choses ». Et que « ce point d’accès se trouve être dans la plus négligée des régions, de surcroît peuplée de musulmans privés de droits, facilite les choses pour l’armée. Les militaires, qui sont depuis longtemps dans le business de l’accaparement de terres, ont tout à gagner avec les évictions de Rohingya ». Pour Les Inrockuptibles, Emilie Lopes est allé mener l’enquête chez les moines radicaux du « pays des mille pagodes ». Elle raconte une manifestation de quelques centaines de bonzes dans la capitale de l’Arakan : « les robes safran s’agitent, les poings sont levés, les panneaux brandis. Non au rapatriement, ils ne sont pas chez eux ici, peut-on lire. » Il s’agit des 6 ou 700 000 Rohingya qui ont fui leurs villages. À Mandalay, la deuxième ville du pays, le monastère affiche des photos de visages mutilés, de corps martyrisés, d’enfants égorgés. « Et les visages de terroristes connus de toute l’Europe, comme celui de Salah Abdeslam. » Pour les moines qui soutiennent Wirathu, surnommé le « Hitler birman » à cause de ses projets d’épuration ethnique, cette crise est une aubaine, assure l’anthropologue Bénédicte Brac de la Perrière. « Avec la démocratisation, les moines ont été privés de voix politique, ils se sont alors emparés d’autres moyens pour récupérer l’influence dans la société. »

Par Jacques Munier

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