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Sous les pavés, la plage

68, année idéale

5 min
À retrouver dans l'émission

Le débat sur le cinquantième anniversaire de mai 68 est ouvert depuis que le président a évoqué la possibilité d’une commémoration officielle.

Sous les pavés, la plage
Sous les pavés, la plage Crédits : Ph. Gras - Maxppp

On se souvient que, selon des confidences glanées par le quotidien L’Opinion (18 octobre 2017), il s’agissait pour lui – je cite – de « sortir du discours maussade sur ces événements qui ont contribué à la modernisation de la société française, dans un sens plus libéral ». Hegel disait qu’on voit l’Histoire avec les yeux qu’elle nous a donnés et si le jeune président qui n’a pas connu la « chienlit » voulait idéaliser cet héritage comme la matrice d’un libéralisme à la fois économique et sociétal, les historiens et les témoins de mai 68 pourraient bien l’amener à corriger sa vision. Ludivine Bantigny publie au Seuil le résultat d’une recherche au long cours dans les archives nationales et départementales, les milliers de tracts et textes ronéotypés, les notes quotidiennes des renseignements généraux et autres traces écrites laissées par l’événement. Son livre paraît aujourd’hui sous le titre 1968. De grands soirs en petits matins, et elle en parle dans les pages Débats de L’Obs. Quelques idées reçues font les frais de cette plongée dans la matière de la mémoire, notamment celle d’une déconnection du mouvement étudiant et ouvrier. « Quand éclatent les incidents dans le quartier Latin, à partir du 3 mai – observe-t-elle – les étudiants ne sont pas seuls à se battre contre les forces de l’ordre. Les fiches d’interpellation conservées aux archives de la Préfecture de Police de Paris sont éloquentes : parmi les personnes arrêtées, on compte beaucoup d’ouvriers, ainsi que des techniciens, des coursiers, des plongeurs de restaurant, des serveurs de café, des soldats du contingent… » À l’encontre de la formule de Gilles Lipovestky sur le mouvement dont l’originalité aurait été de tout contester et de ne rien proposer, l’historienne montre que « dans les lycées, dans les usines, les bureaux, dans les comités de quartier, on ne cesse d’imaginer des modes de vie alternatifs. » Tout comme les ingénieurs de l’industrie automobile qui refusent de participer à la domination des ouvriers, les danseurs de l’Opéra de Paris qui « s’interrogent sur le rapport au corps dans la société », et même « les chauffeurs de taxi, qui se mettent en grève et ouvrent un thème qui n’est pas encore politisé à l’époque : la pollution dans les villes ». Mai 68, l’architecture et la ville, c’est le thème du dossier de la dernière livraison de la revue Tous urbains (PUF) «L’insatisfaction profonde des élèves architectes vis-à-vis de l’enseignement des Beaux-Arts, l’émergence chez les intellectuels français d’une pensée en faveur de la ville et la critique du mouvement moderne vont préparer avant 68 les innovations ultérieures», explique Philippe Panerai. Ces années marquent aussi l’émergence de la sociologie urbaine en France, comme le rappelle Jacques Donzelot. Les chercheurs s’intéressent aux conséquences de l’urbanisation. Henri Lefebvre, qui crée l’Institut de sociologie urbaine en 1963, publie, en mars 68, son ouvrage phare : Le Droit à la ville. A l’époque c’est le processus d’urbanisation, le passage du rural à l’urbain qui focalise l’attention.

Parmi les publications consacrées à mai 68, il y a aussi les témoignages

Celui de Jean-Christophe Bailly paraît aujourd’hui au Seuil sous un titre symbolique : Un arbre en mai. Pour l’écrivain et paysagiste c’est d’abord une référence à la pratique des arbres de mai, sous la Révolution, arbres de la liberté « plantés solennellement au cours des fêtes révolutionnaires », et dont le souvenir « se maintient comme un filigrane dans le nom du mois de mai ». Pour lui, mai 68 fut d’abord une convergence, « comme si des milliers de petites rigoles avaient abouti au même point, formant un lac d’impatience qui ne pouvait que déborder ». Plutôt qu’une conscience de classe ou la formation d’une conscience politique, celui qui était alors étudiant à Nanterre préfère parler d’un état, « fait de vitesses et d’associations d’idées, d’exemples et d’échos »… la mort de Che Guevara en Bolivie, la guerre au Vietnam, la grande manifestation du 13 mai à laquelle s’étaient joints les travailleurs, les contacts avec le monde ouvrier, aux portes des usines Citroën à Javel, ou les Renault à Billancourt… Un demi-siècle nous sépare aujourd’hui de mai 68, note l’écrivain non sans un certain vertige, alors que seulement vingt-trois ans séparaient cet événement de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un monde a basculé depuis. Pour en prendre la mesure, on peut parcourir l’ouvrage très illustré de photos et de documents d’époque, notamment des tracts et des journaux ronéotypés, publié par Eric Alary chez Larousse sous le titre Il y a 50 ans… Mai 68. Un chapitre attire l’attention, qui porte sur les réactions aux événements depuis l’étranger. La presse britannique en rend compte dès le début des tensions et le Times s’en prend à la police française tout en redoutant la contagion possible du mouvement étudiant en Angleterre. Le plus étonnant est le soutien de la Chine. On estime à Pékin que la crise étudiante en France « est un prolongement de la révolution culturelle chinoise » ! Enfin, les manifestations de solidarité avec les étudiants français devant les ambassades à Francfort, Rome ou Washington témoignent de l’impact international de l’événement.

Par Jacques Munier

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