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Alain Rey, 2014

La vie des mots

5 min
À retrouver dans l'émission

On célèbre le 50ème anniversaire du Petit Robert, et c’est l’occasion de parler des mots…

Alain Rey, 2014
Alain Rey, 2014 Crédits : Olivier Corsan - Maxppp

Et pas seulement des « mots bleus » dont parle la chanson, ceux « qu’on dit avec les yeux » et « qui rendent les gens heureux » ! « Un chef d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre », disait Cocteau. L’hebdomadaire Le un fête l’anniversaire avec Alain Rey, le plus fameux des lexicographes, et créateur du Petit Robert. Après le Littré, le grand et le petit Larousse, c’est en 1967 que Paul Robert, Alain et Josette Rey, ainsi qu’Henri Cottez, publient Le Petit Robert, riche alors de 50 000 mots, aujourd’hui 60 000. Par comparaison, le Littré en comptait 80 000, mais le français usuel en utilise environ 30 000. Et « chaque année, c’est par milliers que surgissent de nouveaux mots – observe Alain Rey. Nous procédons à une vérification à partir des mots repérés par notre service de documentation dans la littérature et dans les médias. Nous en retenons à peu près 10 %. » Parmi ces mots nouveaux 60% sont des emprunts, « souvent en provenance de pays voisins mais aussi de pays très lointains comme le Japon, dans le domaine culinaire ou celui des arts martiaux ». Et puis il y a les « sortants » : l’une des techniques pour repérer ces mourants consiste à évaluer leur occurrence sur Google. À 10 000, le plancher c’est la trappe, car un mot d’usage courant peut avoir 20 millions d’occurrences. La doctrine de l’Académie française c’est que « les termes dont la suppression est envisagée doivent être sortis de l'usage depuis longtemps et n'avoir guère d'attestation littéraire ». Certains sont juste remplacés : ainsi angelet par angelot, butant par arc-boutant, crasser par s'encrasser, ou dégénération par dégénérescence. Et d’autres font retour après un temps d’éclipse : flagrance, qui désigne une infraction qui se commet, introduit dans Le Petit Larousse de 1908 en est ressorti après quatre-vingt-dix années de bons et loyaux services puis réintégré en 2012. De même clampin ou peccamineux (relatif au péché). Après il faut les placer dans une conversation…

Parmi les nouveaux, nombreux sont ceux qui viennent de la langue populaire

Par exemple, « les mots des jeunes des quartiers, en passant des banlieues aux cours d’écoles, sont arrivés chez les parents et dans tous les milieux », observe Alain Rey. Meuf et keuf sont ainsi les premiers mots de la banlieue à être entrés dans Le Petit Robert. « En revanche – ajoute le lexicographe – le mot-valise – une invention britannique, puisque c’est Lewis Caroll qui a commencé à en faire, par jeu – est quelque chose d’assez grave. C’est une déstructuration de la morphologie de la langue. Une perte de sens à l’intérieur des mots. Tous les mots construits à partir de marathon, comme téléthon, sont assez monstrueux. » La langue est un organisme vivant, elle se nourrit de tous les échanges entre les humains, le danger vient de l’hégémonie de l’une d’entre elles, appuyée par la puissance économique et culturelle, suivant la célèbre formule du linguiste Max Weinreich : une langue est un dialecte avec une armée et une marine. Dans leur savoureuse chronique langagière de L’Humanité, Francis Combes et Patricia Latour s’insurgent contre la colonisation de la publicité par les expressions anglaises. Ils relèvent que les seules pubs qui ne relaient pas ce « délire anglomaniaque sont celles qui vantent les mérites de produits alimentaires : fromages, volailles etc. Là il faut au contraire faire cocorico ». Et ils plaident pour la réhabilitation du mot « réclame », pratiquement disparu. « Au masculin, c’est un terme de fauconnerie : le signal qui fait revenir l’oiseau sur le poing de son maître. Une forme d’appeau. Au féminin, il renvoie à un usage ancien des imprimeurs qui répétaient en bas de page le premier mot de la page suivante, pour aider à leur assemblage. » Avant de signifier clairement le baratin du bonimenteur, et de prendre une connotation péjorative : un article « en réclame » est vendu au rabais. « C’est pourquoi il a été remplacé par le plus chic publicité, qui donne l’impression d’une science, voire d’un art. » Mais c’est toujours au fond le sens ancien de réclame : « on vous siffle pour que vous rappliquiez ».

Un débat récurrent concerne la féminisation de certains mots

Ce qu’on appelle l’écriture inclusive : accorder en genre les noms de fonctions (présidente, professeure, auteure…) et user simultanément du féminin et du masculin (celles et ceux, les candidat.e.s…). C’est la question du jour dans la page Débats de La Croix. Pour Jean Pruvost, un autre célèbre lexicographe, l’écriture inclusive est « paradoxalement discriminante » et il plaide pour le masculin neutre et les mots épicènes : guitariste, philosophe ou linguiste, par exemple. Éliane Viennot lui rétorque : « la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin a été inventée au XVIIe siècle et n’est réellement passée dans les mœurs qu’au XIXe siècle, grâce à l’école primaire obligatoire ». Pour la spécialiste de littérature, « il faut revenir à l’accord de proximité », qui consiste à accorder selon le dernier nom évoqué. Car « la prééminence du masculin n’est pas linguistique ». Laissons faire la langue, qui reflète les évolutions sociétales : c’est elle qui nous parle et non l’inverse.

Par Jacques Munier

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