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Clemenceau en bibendum: Moi aussi je bois l'obstacle

Bande dessinée et information

5 min
À retrouver dans l'émission

Après s’être longtemps intéressée à l’histoire, la bande dessinée se tourne vers l’information.

Clemenceau en bibendum: Moi aussi je bois l'obstacle
Clemenceau en bibendum: Moi aussi je bois l'obstacle Crédits : Ch. Léandre / Le Rire - AFP

Dans la grande tradition du dessin de presse, mais en plus développé, elle produit aujourd’hui enquêtes et reportages en apportant sa touche esthétique et singulière au journalisme. De nombreux magazines et mooks lui réservent désormais une large place et l’un d’entre eux s’est même fait une spécialité du genre : La Revue Dessinée. Sa dernière livraison propose une grande enquête de Catherine Le Gall et Benjamin Adam sur « la financiarisation du vivant », qui se développe sur le modèle de la compensation, comme pour le crédit carbone : toute dégradation de l’environnement doit donner lieu à réparation. Les mécanismes envisagés vont de l’investissement dans la réhabilitation de terres et d’écosystèmes à la financiarisation d’espèces en voie de disparition du fait de l’activité humaine. C’est ainsi qu’en Californie une mouche appartenant à une espèce très rare menacée d’extinction, « a rapporté quelque 20 millions de dollars à la banque qui a eu l’idée de faire de la sauvegarde de l’insecte un produit financier ». Pour certains écologistes le système équivaudrait à octroyer un droit à la destruction. Le débat est ouvert dans les planches, les strips et les bulles, avec notamment un reportage sur le coussoul de la plaine de la Crau, dans le pays d’Arles. Écosystème unique avec son pâturage semi aride de pelouses méditerranéennes, le territoire offrait un habitat favorable à de nombreuses espèces protégées, en particulier des oiseaux. La CDC (Caisse des dépôts et consignations) biodiversité y a lancé en 2008 la première réserve d'actifs naturels française, sous le pilotage du ministère de l'Écologie et des associations de protection de la nature, afin d’expérimenter une offre de compensation. C’est pourquoi elle a acquis un ancien verger gorgé de pesticides et d'hydrocarbures et entamé un projet de restauration de cet écosystème. Mais comme le rappelle l’édito de La Revue Dessinée, la démarche – en théorie protectrice – peut inquiéter : « Tout comme le PIB d’un pays augmente après un ouragan, la croissance économique se nourrit de ce qui est détruit. » Gare à ne pas ainsi consolider le système de prédation… En ouverture du N°, l’écrivain Arno Bertina prête sa plume à l’histoire dessinée par Pierre-Henri Gomont : celle de l’aventure de la psychiatrie institutionnelle incarnée par Jean Oury à la clinique de La Borde. Dans l’orbite de l’antipsychiatrie de David Cooper et des travaux de Lacan, Foucault ou Erving Goffman, l’idée s’impose que la psychiatrie traite davantage les effets sociaux des comportements qu’elle ne vise à guérir, et elle développe une théorie de l’émancipation. « L’aventure nourrira la vie intellectuelle : la pensée de Gilles Deleuze ou celle de Felix Guattari n’auraient pas été les mêmes sans cette drôle d’épopée. »

Le dessin permet aussi de produire des images là où caméras et micros sont interdits…

C’est notamment le cas de la buvette des députés où se sont introduits Patrick Roger, le journaliste politique du Monde et Vincent Mahé, un habitué de la revue XXI, dont les illustrations sont également publiées par le New Yorker. Peu de confidences à en attendre, si ce n’est celle d’un serveur chevronné : « les mœurs ont changé. Aujourd’hui, les nouveaux, les petits jeunes consomment moins ». La tradition se perd, qui voulait que le ministre portant un projet de loi longtemps débattu à l’Assemblé invite à l’issue des débats les parlementaires de tous bords qui y avaient pris part. Et les anciens se souviennent encore « des soirées mémorables quand Michel Charasse commandait nombre de bouteilles de Champagne pendant les longues séances de débat budgétaire ». L’autre exemple de lieu où les images sont proscrites, c’est évidemment les prétoires. Là, le crayonné des dessinateurs a toujours remplacé, et souvent avantageusement, les images sans relief des caméras, à l’exception notable des prodigieux instants d’audience de Raymond Depardon, dans les Délits flagrants ou la 10ème chambre. Charlie Hebdos’est fait une spécialité de ces croquis de tribunal correctionnel et ses histoires minuscules esquissées par le dessinateur Juin. Pour l’hebdomadaire, Riss a suivi le procès Merah. Ses chroniques ont été rassemblées dans un album. Selon lui, qui a vécu l’assaut contre son journal, ce premier procès des attentats islamistes qui ont frappé la France depuis cinq ans « servira de matrice à ceux qui suivront ». Pas vraiment de neutralité dans le regard porté sur le déroulement du procès, l’attitude du prévenu ou de ses défenseurs, mais pas non plus de défaillance ou d’emportement dans la description minutieuse des situations, quoiqu’il en ait coûté. Au final, une grande acuité du trait incisif, l’impeccable dessin qui regorge de détails vivants, et l’implacable portrait d’Abdelkader Merah engoncé dans son indifférence affichée… Dans son introduction, Riss ne peut s’empêcher d’évoquer les victimes, très présentes également dans son reportage. Leur chagrin n’est pas « confiscatoire », contrairement à ce qu’avançait Me Dupond-Moretti dans sa plaidoirie finale. « Les victimes – écrit-il – n’exigent rien d’autre qu’un peu de justice et de considération. » Et « de ne pas être abandonnées. L’angoisse des victimes, c’est la solitude. Comme celle, immense et silencieuse, qui a enseveli les vivants qui subsistaient, dans cette pièce où flottait l’odeur âcre de la poudre, ce matin du 7 janvier 2015. »

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

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