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Les Travaux et les jours

La part bénite

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C’est Philippe Simonnot qui désigne ainsi les relations entre l’économie et la religion, par opposition à ce que Georges Bataille appelait La Part maudite, celle de la dépense orgiaque dans le don, la fête ou la guerre.

Les Travaux et les jours
Les Travaux et les jours Crédits : Getty

Max Weber liait l’esprit du capitalisme à l’éthique protestante. Dans Les marchands et le Temple (Albin Michel), le médiéviste italien Giacomo Todeschini fait remonter son origine à la constitution de l’Église comme puissance temporelle. Il en parle dans les pages idées de Marianne : « au Moyen Age, des théologiens ont produit un lexique et des concepts qui ont été ensuite réemployés par les économistes modernes », résume-t-il. La circulation de l’argent, sa productivité, la notion de croissance du marché ont donc été inventées dès cette époque, et thématisées en vue de justifier la mainmise du pouvoir ecclésiastique sur l’économie réelle. C’est ainsi qu’un franciscain de la fin du XIIIe siècle « explique que si quelqu’un prête de l’argent qu’il avait l’intention d’investir, cet argent possède alors une valeur supérieure à sa valeur numérique. Il est donc légitime, selon lui, que l’endetté rembourse des intérêts en plus de la somme prêtée. » C’est d’ailleurs à cette époque, « marquée par une financiarisation de la vie économique », que se met en place « le mécanisme de la dette publique, qui repose sur le principe d’un État créditeur du privé », ainsi que celui, concomitant, de la vente de rentes publiques, qui « participe à la naissance d’une vie bancaire ». Le fond de l’affaire, comme le rappelle Thomas Piketty dans sa préface à l’ouvrage, c’est que « l’Église catholique, organisation inséparablement spirituelle et possédante, doit assurer la pérennité de ses biens et investissements pour mener à bien son projet de structuration de la société ». La question se serait posée « à partir du moment où les familles de riches romains épousent la nouvelle foi et commencent à accaparer au sein de l’Église les positions dominantes en tant qu’évêques et écrivains chrétiens, à la fin du IVème et au cours du Vème siècle ». Il faut alors, dans une société devenue entièrement chrétienne et où l’Église commence à accumuler de grandes richesses, « penser les conditions d’une propriété juste et d’une économie chrétienne ». Ce qui a également des conséquences sociétales. L’économiste cite les travaux de l’anthropologue Jack Goody, qui a montré que les particularités de l’Europe en matière de structures familiales provenaient de l’attitude de l’Église face à la richesse. Notamment les normes visant à maximiser les dons : stigmatisation du remariage des veuves ou des adoptions, contrairement aux règles romaines qui les encourageaient pour favoriser la circulation des biens, interdiction des mariages entre cousins pour « limiter la capacité des groupes familiaux à concentrer leur contrôle sur les propriétés »… Une stratégie couronnée de succès puisque « l’Église s’est retrouvée, grâce aux dons de ses fidèles (et pas seulement des veuves, réputées généreuses) et à sa solide organisation juridique et économique, à détenir pendant plus d’un millénaire une part considérable des biens, et notamment des propriétés terriennes », jusqu’à un tiers d’entre elles, voire davantage. C’est ce qui lui a permis d’entretenir une importante classe cléricale et aussi de financer certains services sociaux, hospitaliers et éducatifs notamment. Dès cette époque on voit s’élever des mises en garde contre la tentation facile de la finance à s’auto-entretenir et se développer au détriment de l’économie réelle, comme dans ce texte du pape Innocent IV au milieu du XIIIe siècle, qui s’alarme du fait qu’une « rémunération usuraire trop élevée risquerait de conduire les riches à choisir de placer leur argent dans l’usure plutôt que dans des activités moins sûres ». On peut juger s’il a été entendu… La dernière livraison de la revue Socio-anthropologie (Éditions de la Sorbonne) est consacrée au comparatisme en matière d’histoire des religions ; au sommaire un grand entretien avec Charles Malamoud, spécialiste de l’hindouisme et des Veda, qui s’était penché sur le concept de dette avec des sinologues. Comparer les sémantiques et les représentations, dans le temps ou dans l’espace de différentes cultures, provoque un effet garanti de dépaysement de nos conceptions qui projette en retour un éclairage édifiant sur leurs usages, même contemporains. Dans ce N° Carlo Ginzburg s’attache à l’analyse d’un point de traduction étudié par Garcilaso de la Vega, l’auteur de la première histoire du continent amérindien et fils d’un conquistador espagnol et d’une princesse inca. Il s’agit du terme « huaca » qui signifie en langue quechua « idole », mais aussi « événement extraordinaire » et, selon la manière dont il est prononcé, « pleurer ». La Vega, qui s’oppose à l’interprétation dominante selon laquelle l’idolâtrie est la religion des populations andines, s’emploie à dénoncer le fait que « les Espagnols n’ont aucun égard à cette différence de prononciation, parce qu’elle n’a rien de commun avec leur propre langue ». Tous les langages sont égaux – conclut l’historien – mais certains le sont plus que d’autres… La revue Gradhiva consacre sa dernière livraison à une autre forme de langage commun à l’expérience religieuse : celle des sens. Le spécialiste d’anthropologie médiévale Jean-Claude Schmitt y compare les régimes sensoriels des images dans différents cultes, des enluminures aux rituels télévisés des pentecôtistes. Comme en économie, la différence avec le monde contemporain tient à ce que la religion, autrefois complètement intégrée au système de représentation et de croyance, est aujourd’hui vécue comme une « option individuelle et un segment particulier de la culture ».

Par Jacques Munier

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