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S. Hariri à l'Elysée, 18/11/2017

En Orient, ça se complique

5 min
À retrouver dans l'émission

La célèbre formule du général De Gaulle sur l’Orient compliqué n’a sans doute jamais été aussi vraie.

S. Hariri à l'Elysée, 18/11/2017
S. Hariri à l'Elysée, 18/11/2017 Crédits : B. Guay - AFP

« L'arrivée de Saad Hariri à Paris marque le retour de la diplomatie française au Proche-Orient », s’est félicité Ali Mourad, professeur de droit public à l'Université arabe de Beyrouth. L'initiative du président français, « qualifiée de " deus ex machina " par le quotidien libanais L'Orient-Le Jour, a permis d'extraire M. Hariri d'une situation délicate, tout en offrant une porte de sortie aux Saoudiens, qui s'étaient placés eux-mêmes dans une situation intenable », résument dans Le Monde Benjamin Barthe et Marc Semo. La question qui se pose désormais c’est : Et après ? « Selon la présidence, Saad Hariri devrait être présent à Beyrouth mercredi 22 novembre pour la fête de l'indépendance. Maintenant que sa liberté est garantie, les responsables politiques locaux sont pressés de l'entendre s'exprimer sur sa démission, que le président Michel Aoun a refusée jusque-là. » Reviendra-t-il sur sa décision, tout en obtenant un « geste » du Hezbollah ? Ou la confirmera-t-il « en réitérant le discours anti-iranien » pour se retirer, au moins momentanément, de la scène politique libanaise ? « Dans les deux cas, les questions de fond, éclipsées par les manigances saoudiennes, risquent de revenir sur le devant de la scène. Et de ranimer la discorde entre partis libanais, mise en sourdine depuis deux semaines. » Selon l’universitaire Ali Mourad « Les Saoudiens s'attendaient à ce que la démission de M. Hariri soit rapidement avalisée pour passer à la phase 2 de leur offensive : la négociation d'un nouveau consensus gouvernemental. Mais la résistance de la population et l'attitude du président, Michel Aoun, qui a refusé d'accepter la démission du premier ministre, ont fait qu'ils sont restés bloqués à la phase  1. » Avec cette conséquence paradoxale : focaliser l’attention des observateurs sur le coup de force et l’ingérence de Ryad, et non sur le Hezbollah, relais libanais de l’influence de Téhéran. « D'un côté, on a la montée en puissance iranienne, professionnelle et cynique et, de l'autre, on a les gesticulations saoudiennes, pleines d'amateurisme et d'impulsivité », résume Karim Emile Bitar, professeur de relations internationales à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth. « Pays fragile, le Liban est victime de l’affrontement à distance entre les deux puissances régionales que sont l’Iran et l’Arabie saoudite », souligne Dominique Moïsi dans Les Echos. « Le Liban est-il au Moyen-Orient l’équivalent de ce qu’était la Pologne en Europe à la fin du XIIIe siècle, « Le Terrain de jeu de Dieu » (God’s Playground) pour reprendre l’expression de l’historien britannique Norman Davies ? » demande le géopoliticien. « La réponse est oui, hélas, car sa faiblesse, conjuguée aux ambitions de ses voisins directs ou indirects est une des clefs du futur de la région dans son ensemble. » Dans un contexte de désescalade « en Irak et en Syrie avec la chute du Califat, il serait catastrophique que la violence renaisse au Liban, entre pro-Saoudiens et pro-Iraniens, sinon entre le Hezbollah et Israël » prévient le chroniqueur du quotidien économique. « Pour la France, calmer le jeu au Moyen-Orient et accélérer le tempo de l’intégration en Europe, constituent deux objectifs qui s’inscrivent dans une même vision stratégique globale. En Europe, Emmanuel Macron dit en substance aux Allemands, ce que disait Kohl aux Français, au lendemain de l’unification de l’Allemagne : " Vous n’aurez jamais un dirigeant plus pro-européen que moi, saisissez l’occasion. Elle risque de ne pas se reproduire ". Au Moyen-Orient, à l’heure incertaine de Trump, la France a, pour des raisons surtout historiques et culturelles, des atouts au Liban, qui lui permettent peut-être de parler à l’Arabie saoudite et à l’Iran, avec quelque chance d’être entendue. »

L’autre foyer de tensions dans la région, c’est le Kurdistan

Et c’est bien à leur corps défendant, puisque les Kurdes sont en première ligne dans le combat contre Daech, la diabolique métastase des dictatures irakienne puis syrienne – car on sait que les cadres de l’organisation sont issus, soit de l’ancien appareil de renseignement de Saddam Hussein, soit des prisons syriennes opportunément ouvertes par le boucher de Damas pour créer un troisième front et apparaître comme le recours face au chaos. Dans sa chronique de Charlie Hebdo, Chahdortt Djavann évoque l’espoir kurde : « ils ont créé un système politique doté d’un Parlement aux vraies aspirations démocratiques qui respecte la laïcité, le droit des minorités, et promulgué l’abolition de la peine de mort ». L’essayiste d’origine iranienne estime qu’« il est dans l’intérêt non seulement des Européens et des Américains mais aussi des Russes que les Kurdes réussissent ». Les Russes, eux aussi, « n’apprécient pas l’influence grandissante du Hezbollah et d’Al-Qods – branche des pasdarans intervenant à l’étranger – et ne souhaitent pas que la Syrie ressemble à l’Irak, dirigé en sous-main par le régime de Téhéran. » Car la proposition kurde en Syrie est d’instaurer, sans toucher aux frontières, un système fédéral, alaouite à l’ouest, arabe à l’est et kurde au nord. Un projet à la fois fédéraliste et démocratique que ni l’Iran des mollahs, ni la Turquie d’Erdogan ne voient d’un bon œil. Sur place, les Chrétiens, souvent réfugiés au Kurdistan, ont beaucoup voté en faveur de l’indépendance lors du dernier referendum, comme le rappelle le père Najeeb. Ce dominicain raconte dans L’Obs comment il a sauvé manuscrits et incunables de Mossoul, témoins de la très ancienne présence chrétienne en Orient, en les exfiltrant avec les réfugiés. Autrefois un million et demi en Irak, les chrétiens ne sont plus que 200 000 dans le pays.

Par Jacques Munier

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