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Transport de chars turcs vers la frontière syrienne

Opération « Rameau d’olivier »

5 min
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Un doux euphémisme pour désigner l’intervention militaire turque dans la région kurde d’Afrine, au nord-ouest de la Syrie.

Transport de chars turcs vers la frontière syrienne
Transport de chars turcs vers la frontière syrienne Crédits : B. Milli - AFP

L’objectif de l’opération militaire turque dans l’enclave kurde d’Afrine est d’établir une « zone de sécurité » d’une profondeur de 30 km à partir de la frontière entre la Turquie et la Syrie. Florence Parly, la ministre française des armées, a appelé la Turquie à cesser ses opérations contre les Kurdes syriens, craignant qu’ils ne détournent leur forces, très engagées au sein de la coalition à laquelle la France appartient, « du combat primordial » contre le terrorisme. La France demande une réunion urgente du Conseil de sécurité de l’ONU. Les Kurdes sont en première ligne dans la guerre contre l’organisation État islamique, et notamment sa capitale autoproclamée, Rakka, qu’ils ont libérée en octobre dernier. Dans Le Monde.fr, Marie Jego, correspondante à Istanbul, détaille les intentions affichées du gouvernement turc : « faire en sorte d’éviter que la Turquie « ne perde son contact géographique avec le monde arabe ». Bizarre… En fait, la principale crainte des Turcs est de voir la région d’Afrine et celle de Kobané former une continuité territoriale pour achever le « corridor » qui permettrait aux Kurdes de « gagner la Méditerranée ». Et puis il s’agirait aussi « de favoriser le retour chez eux de trois millions de réfugiés syriens ». Mais la région d’Afrine héberge déjà 800 000 personnes, dont beaucoup de déplacés venus des autres régions de Syrie. Si le gouvernement syrien s’est offusqué de l’intervention, menaçant d’abattre les avions turcs sur son territoire, son allié russe semble s’en accommoder à seule fin de préserver le « Congrès pour le dialogue national syrien », les 29 et 30 janvier à Sotchi. « Erdogan semble dire à Poutine, donne-moi Afrine et je te rends Idlib », avance un diplomate. La lutte d’influence et d’intérêts contradictoires des puissances étrangères se poursuit donc sur le territoire syrien, au détriment des populations. En Turquie, où le chef de l’Etat a mis en garde le principal parti pro-kurde, dont les leaders sont en prison, contre toute tentative d’organiser des manifestations d’opposition à cette offensive, ce parti était le seul à appeler à manifester à Istanbul et à Diyarbakir. Hier après-midi, sur la rive asiatique du Bosphore, les forces de police étaient plus nombreuses que les manifestants. C’est que le « Reis » Erdogan est déjà en campagne pour sa réélection en novembre 2019. « Des affiches trônent dans toutes les villes du pays, ornées de son portrait et de ce slogan : « Vous ne parviendrez pas à nous mettre à genoux. » Une posture guerrière pour passer sous silence l’inflation à deux chiffres qui préoccupe la population. La presse d’opposition ne s’y trompe pas, qui lui reproche sa politique étrangère, et notamment sa politique syrienne, redoutant qu’elle n’affaiblisse la position du pays au sein de l’OTAN. « La Russie est trop heureuse de voir la Turquie s’éloigner de ses alliés traditionnels », estime Kadri Gürsel, l’éditorialiste du quotidien d’opposition Cumhuriyet. _Courrier international_relaie les différents points de vue de la presse turque, à commencer par les journaux proches du régime, qui justifient l’intervention du fait de la décision américaine d’entraîner et d’équiper des forces kurdes partenaires de la coalition internationale contre l’État Islamique, mais qu’Ankara considère comme des terroristes affiliés au PKK (la guérilla indépendantiste de Turquie). Or la région d’Afrine est sous la protection des Russes, qui y ont établi une base militaire. « La Turquie ne peut pas entrer dans Afrine sans le feu vert de la Russie » et l’accord des Russes signifiera qu’ils « voudront punir les Kurdes pour leur alliance avec les Etats-Unis », analysait le quotidien Cumhuriyet. Dans le journal en ligne de l’opposition libérale T24 l’intellectuel Hasan Cemal se demande si avant d’être un enjeu géopolitique majeur pour l’avenir de la région, l’intervention turque en Syrie ne serait qu’une question d’enjeux électoraux. « Comme il l’a fait par le passé, Erdogan joue la carte de la guerre pour redorer son blason alors que sa cote baisse dans les enquêtes d’opinion. » C’est d’autant plus dommageable qu’on apprend qu’un front uni, multiconfessionnel à l’image du pays, est en train de se constituer en secret pour faire renaître la Syrie. Des représentants de grandes familles et de clans alaouites et sunnites, de chrétiens et de kurdes, disposant d’un poids politique, social ou religieux en Syrie, « se retrouvent régulièrement dans les capitales européennes pour formuler leur vision d’une solution. Une vision qui se veut apolitique et rejette toute affiliation au régime comme à l’opposition ». Une vision « 100 % syrienne », donc, de ceux qui se disent victimes des deux camps armés et ne croient plus aux solutions imposées au sommet par les politiciens syriens et leurs parrains étrangers à Genève, Astana ou Sotchi. Dans les pages idées de Libération, Thibaut Sardier rend compte du livre de Gil Delannoi, directeur de recherches au Cevipof : la Nation contre le nationalisme (PUF). « C’est l’absence de démocratie, plus que le prétexte nationaliste qui entraîne des guerres atroces entre dictatures, entre l’Irak et l’Iran par exemple », résume-t-il. La leçon vaut pour la Syrie aujourd’hui.

Par Jacques Munier

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