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Spinoza

Le philosophe et la vérité

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À retrouver dans l'émission

Longtemps, la vérité n’a pas eu bonne presse chez les philosophes…

Spinoza
Spinoza Crédits : Anonyme - AFP

C’est qu’ils ont davantage privilégié le doute, ou la recherche de la vérité que la vérité elle-même, notamment celle qui s’impose d’autorité. C’est le sujet du dossier de Philosophie magazine. La question se pose en effet avec une acuité renouvelée à l’ère des « fake news » et autres « faits alternatifs » de la « post-vérité ». On impute notamment aux courants de la « déconstruction » une responsabilité dans l’avènement de cette farce tragique, dont la présidence Trump n’est finalement qu’un avatar, tous les pouvoirs autoritaires ayant usé et abusé de la posture se réclamant d’une vérité unique, et donc relative, au détriment des autres. Plus subtilement, Jacques Derrida estimait qu’après l’avoir déconstruite, la vérité était nécessaire, comme « une promesse miraculeuse faite à autrui ». Car c’est la condition minimale de toute « éthique de la discussion ». Pour Michel Serres, qui n’a jamais adhéré au projet de la déconstruction, « il faut remettre la vérité sur ses deux pieds : le sens du relatif, la quête du point fixe ». L’expression est empruntée à Pascal, qui selon lui est « le premier à tenir ensemble ces deux exigences. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, on connaît sa formule. La vérité est relative dans le domaine des mœurs et des institutions. » Mais le moraliste était aussi physicien et mathématicien, il recherchait ce « point fixe », qui se déplace tout en avançant « vers un universel de plus en plus étendu ».

À la même époque Spinoza élaborait une Éthique à la manière des géomètres

More geometricum, et donc – je cite « tout comme la lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres, la vérité est norme d'elle-même et du faux ». Les éditions Allia publient la Préface aux œuvres posthumes de Spinoza, dans la traduction de Bernard Pautrat qui, à son habitude, signe une introduction copieuse, inspirée et éclairante à cette entreprise de publication posthume, par l’un des amis proches du philosophe, des nombreux inédits d’une œuvre restée largement inachevée. Le statut de la vérité en matière religieuse y est central. Jarig Jelles est chrétien, protestant de l’une des obédiences anabaptistes : les mennonites, minoritaires aux Pays-Bas où domine le calvinisme. Sa lecture de L’Éthique et de la pensée de Spinoza est nourrie de ses échanges constants avec lui et des références bibliques dont il ne cesse de baliser ses propos. Fallait-il réhabiliter la figure de son ami, accusé d’athéisme dans sa propre communauté, ou plus sérieusement présenter une défense et illustration d’une pensée de la rationalité du religieux ? Toujours est-il que c’est là le cœur de la démonstration : « l’idée que la foi qui sauve, foi en Christ fils de Dieu, n’est pas autre chose que le savoir ou connaissance spirituelle « purement intellectuelle ». Il faut pour cela prendre les Évangiles au pied de la lettre, en particulier l’Évangile de Jean, dans sa version grecque, originale : « au commencement était le logos », la raison et non le verbe ou la parole, comme le traduisent par les versions latines. « Aimer Dieu par dessus-tout et son prochain comme soi-même », le commandement prend alors une tout autre résonnance. Il s’agit d’une injonction éthique de l’ordre de ce Kant désignera plus tard comme la « raison pratique ». Du coup, si la philosophie se fait « l’interprète de l’Ecriture, la « vraie Révélation est à trouver dans la philosophie, à savoir dans l’Ethique, vraie voie du salut » et chacun peut ainsi partager son message, celui-ci ayant un caractère universel, et ce quelle que soit sa religion. Outre la défense de Spinoza contre l’accusation d’athéisme, Bernard Pautrat évoque une intention plus offensive dans la démarche de Jarig Jelles. Si la « religion rationnelle, s’appuyant sur la vérité, s’adresse à tous, et particulièrement à toutes les sectes chrétiennes », elle devient « le moyen de faire que cessent les luttes et persécutions mutuelles qui les déchirent », et ce militantisme de la raison fait alors signe vers la tolérance et la paix à une époque où « sont étroits les rapports, d’alliance ou d’hostilité qu’entretiennent religion et politique dans les Etats de l’Europe ».

L’édition des œuvres posthumes était accompagnée d’un index des concepts du philosophe, dû à Louis Meyer, un autre ami de Spinoza

Un outil – parfois déconcertant – pour circuler dans sa pensée, et qu’on peut retrouver dans une édition de la Préface aux œuvres posthumes qui paraît au même temps chez Rivages, dans une traduction de Maxime Rovère. Lequel insiste sur la pratique collective de la philosophie par Spinoza, « ne cessant d’échanger des lettres et de partager des expériences avec ses proches ». « Notre philosophie », c’est ainsi qu’il désigne parfois sa pensée, car tout comme la vérité, elle n’appartient à personne… Le théorème de Pythagore renvoie à une propriété du triangle, non pas à la personne d’un mathématicien de l’Antiquité. Sur l’aspect collectif de son travail philosophique, Maxime Rovère publie chez Flammarion un ouvrage intitulé Le Clan Spinoza. Amsterdam 1677. L’invention de la liberté, dont Pierre Zaoui parle ainsi dans Philosophie magazine : « cette série de tableaux vise à redonner vie au monde qui a vu naître la Raison moderne entre crises religieuses, expansion du commerce, constitution des Etats modernes et révolutions dans tous les domaines du savoir. »

Par Jacques Munier

A lire également : Religion et Vérité. La philosophie de la religion à l'âge séculier, sous la direction de Jean Grondin et Garth Green, et notamment Qu'est-ce que l’âge séculier ? Discussion avec Charles Taylor. (Presses universitaires de Strasbourg)

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