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La signature de Spinoza

Popularité de Spinoza

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Développement personnel, anti-stress, nouveau management… Spinoza est servi à toutes les sauces au prix d’un dévoiement de sa pensée.

La signature de Spinoza
La signature de Spinoza Crédits : Universal History Archive - Getty

Dans les pages idées de Marianne, Stéphane Bou tente de comprendre les raisons d’un tel engouement pour le philosophe de l’Éthique. Il cite le petit livre lumineux de Gilles Deleuze – Spinoza. Philosophie pratique – où celui-ci souligne qu’il « dispose d’un appareil conceptuel extraordinaire, extrêmement poussé, systématique et savant ; et pourtant il est au plus haut point l’objet d’une rencontre immédiate et sans préparation, tel qu’un non-philosophe, ou bien quelqu’un dénué de toute culture, peuvent en recevoir une soudaine illumination ». Pour Maxime Rovère, qui vient de publier Le Clan Spinoza (Flammarion), son œuvre « tient un équilibre étonnant entre des tendances contraire : goût pour l’abstraction mathématique et éloge de la sensualité, anticléricalisme et sympathie pour le Christ, plaidoyer pour une démocratie radicale et méfiance envers les révolutions », ce qui expliquerait sa large audience. Mais le philosophe dénonce le contresens de la récupération du spinozisme par les gourous du développement personnel alors même qu’il propose une éducation à la liberté, et le moyen de s’émanciper des « guides » et autres « coach » de l’épanouissement dans la servitude. D’autant plus que Spinoza, qui refusait que son nom soit accolé à sa philosophie, la désignait comme « notre philosophie », le fruit d’échanges constants avec tout un groupe d’amis. C’est d’ailleurs l’objet du livre de Maxime Rovère, approcher et tenter de comprendre comment fonctionnait cette « intelligence collective ». Et puis, tout comme la vérité, la pensée « n’appartient à personne… Le théorème de Pythagore renvoie à une propriété du triangle, non pas à la personne d’un mathématicien de l’Antiquité. » Le spécialiste américain de Spinoza, Steven Nadler a lu ce livre, il en rend compte sur le site La vie des idées.fr en insistant sur les motifs philosophiques de l’excommunication précoce de Spinoza (à 23 ans) de la communauté juive d’Amsterdam, une autre raison selon lui de l’engouement suscité par la figure de Spinoza, « le penseur le plus radical et le plus iconoclaste de son temps ». Dans son Éthique – résume-t-il – « Spinoza rejette le transcendant, le providentiel, la déité surnaturelle des religions abrahamiques et identifie Dieu avec la Nature… La vertu et la liberté sont la traduction d’une recherche égoïste d’intérêts personnels influencée par la raison et l’entendement, tandis que le bonheur s’apparente à la sérénité et la quiétude qui accompagnent la compréhension intellectuelle de la nature. Par-dessus tout, il n’existe rien qui s’apparente à une vie après la mort ou un « monde à venir ». La doctrine de l’âme immortelle promise à la récompense ou au châtiment éternel n’est rien d’autre qu’une fiction pernicieuse dont usent les chefs des religions organisées pour contrôler l’existence de gens prisonniers d’un espoir et d’une peur irrationnels. » Les éditions Allia publient la Préface aux œuvres posthumes de Spinoza, dans la traduction de Bernard Pautrat, qui signe une introduction substantielle à cette publication, par l’un des amis proches du philosophe, des nombreux reliquats d’une œuvre largement inachevée. Le statut de la vérité en matière religieuse y est central. Jarig Jelles, son auteur, est chrétien, protestant de l’une des obédiences anabaptistes : les mennonites, minoritaires aux Pays-Bas où domine le calvinisme. Sa lecture de L’Éthique et de la pensée de Spinoza est nourrie de ses échanges constants avec lui et des références bibliques dont il ne cesse de baliser ses propos. Fallait-il réhabiliter la figure de son ami, accusé d’athéisme dans sa propre communauté, ou plus sérieusement présenter une défense et illustration d’une pensée de la rationalité du religieux ? Toujours est-il que c’est là le cœur de la démonstration : « l’idée que la foi qui sauve, foi en Christ, n’est pas autre chose que le savoir ou connaissance spirituelle « purement intellectuelle ». Il faut pour cela prendre les Évangiles au pied de la lettre, en particulier l’Évangile de Jean, dans sa version grecque, originale : « au commencement était le logos », la raison et non le verbe ou la parole, comme le traduisent les versions latines. « Aimer Dieu par dessus-tout et son prochain comme soi-même », le commandement prend alors une tout autre résonnance. Il s’agit d’une injonction éthique de l’ordre de ce Kant désignera plus tard comme la « raison pratique ». Du coup, si la philosophie se fait « l’interprète de l’Ecriture, la « vraie Révélation est à trouver dans la philosophie, à savoir dans l’Ethique, vraie voie du salut », chacun peut ainsi partager son message, celui-ci ayant un caractère universel, et ce quelle que soit sa religion. Outre la défense de Spinoza contre l’accusation d’athéisme, Bernard Pautrat évoque une intention plus offensive dans la démarche de Jarig Jelles. Si la « religion rationnelle, s’appuyant sur la vérité, s’adresse à tous, et particulièrement à toutes les sectes chrétiennes », elle devient « le moyen de faire que cessent les luttes et persécutions mutuelles qui les déchirent », et ce militantisme de la raison fait alors signe vers la tolérance et la paix à une époque où « sont étroits les rapports, d’alliance ou d’hostilité qu’entretiennent religion et politique dans les Etats de l’Europe ».

Par Jacques Munier

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