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Les raisons de la colère

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L'absence d'espoir déchaîne la colère sociale en France, estime Dominique Méda dans Le Monde.

Une colère qui monte aussi bien à cause d'une déception à l'égard des promesses non tenues de François Hollande que du manque d'alternatives. « Alors même que l'un des principaux objectifs de la loi El Khomri était d'améliorer le dialogue social, la France est à feu et à sang – constate la sociologue du travail. Alors qu'il restait encore un an au président de la République et à l'équipe gouvernementale pour fabriquer un semblant d'unité de la gauche, cette dernière est en miettes, et la division syndicale plus profonde que jamais. » Pour elle, les causes de cette situation sont passées sous silence : « le rôle de la financiarisation ; la réduction des bases sociales et fiscales qui permettent de financer notre Etat social ; le refus des entreprises d'assurer la fonction d'employeur et les obligations qui s'y attachent ; l'obsession de rentabilité qui met les salariés et les entreprises sous pression… » Et l’auteure de La mystique de la croissance de pointer le caractère « profondément idéologique des théories de l'entreprise en vogue ces trois dernières décennies : non, l'entreprise n'a pas pour seule responsabilité de faire du profit ; non, les dirigeants ne sont pas les agents des actionnaires ; non, les actionnaires ne sont pas les propriétaires de l'entreprise ». Dominique Méda affirme que si nous devons « admirer notre voisin allemand, c'est pour les beaux restes de sa codétermination » et qu’il « est temps de faire de l'entreprise un espace démocratique. Quant aux syndicats, des chercheurs ont montré leur utilité : les pays dans lesquels le bien-être au travail est le plus grand sont aussi ceux où le taux de syndicalisation est le plus élevé. »

Dans les mêmes pages Débats du quotidien le politologue Emmanuel Négrier analyse l’initiative de Robert Ménard ce weekend à Béziers pour fédérer des courants de la droite extrême et/ou décomplexée

Avec une stratégie inverse de celle de la dédiabolisation adoptée au FN à l’initiative de Florian Philippot, revenant à faire « tour à tour des prélèvements dans les registres traditionnels de la gauche et de la droite ». À cette « stratégie de basse intensité idéologique, de flou programmatique et d'opportunisme événementiel », à cette forme de mimétisme mou, le Rendez-vous de Béziers prétend opposer l’affirmation identitaire de la nation comme sanctuaire, de la communauté comme église ou famille… Avec – je cite « l'idée que nos sociétés actuelles se seraient fourvoyées dans une esthétique des flux (de migrants, d'échanges culturels et commerciaux, de spiritualités) à laquelle il conviendrait d'opposer un front du reflux ». Renaud Camus et sa théorie du grand remplacement y figurait en vedette américaine. Éditorialistes et pamphlétaires de tout poil auront fomenté la guerre civile un weekend durant à l’abri de la verrière du Palais des Congrès de Béziers.

Le regard sur le monde de Dominique Moïsi dans Les Échos s’est porté sur l’expansion du populisme

« Les élections présidentielles en Autriche obligent à s’interroger sur le rejet grandissant des élites et sur la bipolarisation de la société, en Europe comme en Amérique ». Le géopoliticien reprend la formule circulant sur Internet : « Quand vous êtes habitués aux privilèges, l’égalité est ressentie comme de l’oppression », formule qui exprime selon lui « la frustration de « l’homme blanc » face à l’évolution d’un monde dans lequel des deux côtés de l’Atlantique, il ne se sent pas rejoint mais marginalisé, sinon remplacé par d’autres. Comment répondre à cette peur, sans sombrer dans le déni de ce qui constitue notre avantage comparatif, c’est-à-dire l’ouverture et la tolérance de nos sociétés ? » La réponse provisoire se trouve sans doute dans l’enquête de fond menée par Aude Lorriaux pour le site Slate.fr. Sous le titre « Les quatre leçons que les partis traditionnels devraient tirer du FN » elle passe en revue les recettes de sa réussite. Très documenté, son article évoque notamment la discipline du parti dont les leaders parlent d’une seule voix sans se contredire, la force iconique des cheveux blonds de la famille Le Pen, et la simplicité du message, en apparence car elle n’est pas sans recourir à des manipulations sémantiques, comme l’a montré Cécile Alduy dans un livre récent – Marine Le Pen prise aux mots – à propos du signifiant « laïcité ».

Quand leur usage est métaphorique, les mots peuvent devenir des instruments de pouvoir

Car une métaphore peut remplacer toute une argumentation. « Ces mots qui nous gouvernent » : un article édifiant du mensuel Books rappelle les résultats d’une expérience où lorsqu’on remplace le terme choc par celui de collision dans une question, on éveille dans l’esprit des témoins d’un accident de voiture le souvenir des éclats de verre … « Les mots ont la force de pulvériser les pare-brise ». Ils peuvent aussi bâtir des châteaux en Espagne, le marketing l’illustre tous les jours. Et que dire de l’opération qui consiste à parler de « réfugiés fiscaux » pour décrire les riches qui se dérobent à l’impôt, mais de « raz-de-marée » à propos des véritables réfugiés ? C’est tout sauf anodin…

Par Jacques Munier

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