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Le débat d'entre deux tours

Fils de com'

5 min
À retrouver dans l'émission

Plusieurs publications et sites d’information s’intéressent à ce que la com’ et la télé font à la politique, aux idées, à l’information et même à la littérature.

Le débat d'entre deux tours
Le débat d'entre deux tours Crédits : A. Marchi - Maxppp

Dans sa chronique médiatique de L’Obs, Jean-Claude Guillebaud dénonce « la logique marketing » qui a « pris le pas sur le militantisme » et il attribue cette dérive « américaine » à l’augmentation exponentielle du coût de la politique. « La dernière campagne présidentielle outre-Atlantique, évaluée à 3 milliards de dollars, aura été la plus coûteuse de toute l’histoire américaine ». Même si chez nous « les coûts sont bien moindres, les partis politiques, dont l’existence et l’activité sont nécessaires à la démocratie, se sont enfermés dans un cercle vicieux. Plus ils sacrifiaient à la logique publicitaire et plus ils aggravaient mécaniquement le discrédit qui pèse sur eux. D’où la nécessité d’en rajouter avec cette pub substituée à la vertu citoyenne. » D’autant que l’envolée des coûts a introduit « dans la vie publique une logique censitaire, celle qui tend à réserver aux riches la représentation démocratique ». C’est ainsi qu’aux Etats-Unis les candidats « sont forcément des fils de familles fortunées tandis que, à l’inverse, les plus pauvres prennent l’habitude de ne plus voter ». Dans ce pays c’est dès les années 30 que la confusion entre marketing et politique s’est établie, bon nombre des outils ou des théories employées en études de marché provenant du marketing politique et non l’inverse… Dans un livre des années 60 mais toujours d’actualité (Le triomphe de l’image. Une histoire des pseudos-événements en Amérique Lux) Daniel J. Boorstin estimait que c’est une hypertrophie de nos besoins, ce qu’il appelait des « attentes démesurées », qui serait à l’origine de cette confusion et fuite en avant : toujours plus de nouvelles dans le journal, de nouveaux héros à chaque saison, des chefs d’œuvre littéraire à chaque rentrée, des voitures de luxe pas chères, des voyages exotiques en toute sécurité et l’aventure à bon marché. Face à cette demande en grande partie suscitée par lui, un système tentaculaire propose ses artifices : des célébrités renommées pour leur renommée, des best-sellers qui se vendent parce qu’ils se sont vendus, des informations pour meubler le néant, ce que l’auteur appelle des « pseudo-événements ». Il rappelle que le journalisme américain, qui s’est développé avec la conquête de l’Ouest, était à l’origine une entreprise publicitaire : il s’agissait, dans chaque nouvelle ville, de « faire l’article » pour attirer investisseurs et résidents, et de créer de toutes pièces une opinion publique inexistante. Ce que fait la télé à la politique aujourd’hui, le site de l’Acrimed, l’observatoire critique des médias, en donne une idée en présentant le livre de Brigitte Le Grignou et Érik Neveu : Sociologie de la télévision, publié à La Découverte. Déshabiller les politiques pour faire apparaître la personne, Marine Le Pen et son ambition intime, effacer les idées.

Le modèle économique de la consommation s’est donc emparé de la politique mais aussi de l’information, voire de la littérature

Dans Mediapart, Nicolas Becquet s’inquiète de ce que « Facebook verse des millions d'euros à plusieurs grands médias français pour produire des contenus vidéo sur son réseau social. Une pratique qui pose la question de la dépendance des rédactions et ouvre la voie à un système à deux vitesses pénalisant les petits médias. » On s’alarme « du manque d’indépendance des médias face aux actionnaires-industriels-milliardaires. Pourtant, ces mêmes médias permettent l’instauration progressive d’une menace tout aussi toxique pour leur avenir et la démocratie, celle du soft power, de l’argent et de l’écosystème des GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) ». Pour Marianne, Sébastien Lapaque a lu le livre de Vincent Kaufmann : Dernières nouvelles du spectacle (ce que les médias font à la littérature), publié au Seuil. Selon lui, les écrivains « vus à la télé » feraient passer le souci de leur « image » avant celui de la langue dont ils sont pourtant les artisans voire les inventeurs. « L’auteur en régime télévisuel n’est plus l’agent d’un jeu de langue mais un fonctionnaire au service d’une économie de l’attention ». Une économie résumée par Patrick Le Lay, dans cette formule à propos du « business model » de TF1 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible ». Vendre de l’audience, c’est la mort de la critique et l’avènement de l’empire du moi, puisque ce qu’on demande aux écrivains désormais, c’est de parler d’eux-mêmes, et surtout pas de leurs livres. Du coup certains sautent les cases et se font chroniqueurs, comme Christine Angot, pour « causer dans le poste sans plus avoir besoin de l’alibi d’un roman ». Et pour finir, voici quelques « trucs » des politiques inspirés par le marketing : si l’humour permet de maintenir le lien avec les partisans résolus, la menace et le ton apocalyptique s’avèrent plus efficaces pour convaincre les opposants et leur faire tourner casaque. Donc, ceux qui doivent ratisser large auront davantage de succès avec un discours alarmiste, au hasard sur l’envahissante immigration ou l’insécurité galopante, qu’avec les propos teintés d’ironie d’un candidat « normal ». Car en politique, s’il est parfois dur d’être normal, il est en revanche normal d’être dur.

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
11 min

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