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Jean-Paul Sartre contre le racisme, mai 1971

Le retour des intellectuels ?

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Harcèlement sexuel, politique migratoire, PMA ou gestation pour autrui… Les tribunes, souvent collectives, signées par des intellectuels se multiplient dans la presse.

Jean-Paul Sartre contre le racisme, mai 1971
Jean-Paul Sartre contre le racisme, mai 1971 Crédits : M. Ginfray - Getty

Harcèlement sexuel, politique migratoire, PMA ou gestation pour autrui… Les tribunes, souvent collectives, signées par des intellectuels se multiplient dans la presse. « Le débat d'idées s'est rouvert du côté des intellectuels parce qu'il s'est aussi refermé à droite comme à gauche, avec des partis en pleine reconstruction et des syndicats affaiblis » estime Nicolas Truong dans Le Monde, dont il dirige les pages Débats & analyses. « Or les sujets d'opposition ne manquent pas. Surtout sur des questions sur lesquelles le gouvernement peine à trancher, de la bioéthique à la laïcité. » Pour Jérôme Sainte-Marie « Nous vivons une situation comparable à 1958, quand le système politique avait été brisé par de Gaulle et les repères droite-gauche perturbés par le gaullisme. » Le politologue, qui publie régulièrement dans Le Figaro, juge que dans la situation actuelle, face à une forme « d’impuissance pratique, d'absence de débouché politique immédiat », ce qu’il désigne comme « l’émulsion intellectuelle » assure la pérennité du débat public, alors que « Pour l'instant, il n'y a pas de possibilité d'agir contre le pouvoir en place qui verrouille tout. Il y a un blocage des leviers d'actions au Parlement ou dans la rue, comme dans les années 1960 avec le pouvoir gaulliste. » Du côté de l’Élysée, on n’aurait officiellement aucun problème avec cette recrudescence du débat d’idées, malgré l’accusation portée par Macron de « confusion chez les intellectuels » à l’encontre du réquisitoire de Jean-Marie Le Clézio dans L’Obs sur le « déni d’humanité » de notre politique migratoire. « Le président se félicite toujours du bouillonnement des idées – assure-t-on au palais – et il est très attaché à ce que la parole publique ne soit pas confisquée par les commentateurs habituels. » Ce serait même « le prix à payer pour avoir bouleversé la situation politique avec l'élection de mai 2017 ». Le député LRM Stanislas Guérini, proche du chef de l'Etat, parle de « l’empowerment citoyen et intellectuel qui s'exprime à travers de nombreuses tribunes » comme de la conséquence de l’appel « à prendre le pouvoir sur le jeu politique habituel ». Une analyse nuancée par le sociologue Laurent Jeanpierre, qui convient d’attribuer à « l'onde de choc provoquée par l'élection d'Emmanuel Macron » l'effervescence retrouvée dans le débat d'idées, mais souligne que c’est surtout la recomposition politique qu’elle a entraînée qui libère du champ à l’espace public. Car « Jusqu'à présent, la vie de l'esprit sert plutôt de supplément d'âme à un homme sans états d'âme. Et, dès que l'on s'éloigne un peu de la biographie romanesque comme de la personnalité d’Emmanuel Macron, il faut rappeler qu'il a d'abord été le candidat choisi par une élite technocratique dont il est lui-même issu et qu'il n'a jamais été élu auparavant. Or, l'histoire montre que cette élite, prise dans son ensemble, est devenue de plus en plus distante et critique vis-à-vis des idées et de leurs producteurs, au nom de la realpolitik ou bien d'une improbable science de l'Etat. » Dans la dernière livraison de la revue Le débat, Paul Thibaud analyse en profondeur le « phénomène Macron » et relève pour commencer « le besoin qu’existe, parfois diffus, parfois éclatant en cas de crise, un lieu d’où peuvent procéder les nécessaires contenus idéologiques ». Car il ne suffit pas de constater « le processus de dégradation du système des partis de gouvernement dont l’évidence a dégagé le terrain devant lui ». Si l’on examine, au-delà de l’euphorie des commencements, ce qui sous-tend l’entreprise macronienne depuis la grande consultation des « marcheurs » partis recueillir « les doléances et attentes répandues dans la société » pour « fournir un socle programmatique à une candidature non encore déclarée », on voit se construire progressivement, à travers la personnalité charismatique du président, une manière de « récuser les légitimités intermédiaires et, d’abord, celle des partis politiques. Ce rêve de démocratie spontanée, instinctive (plutôt que directe), porte à imaginer un pouvoir qui soit au milieu de tout. Ce dont la revendication macronienne de centralité est révélatrice. » Outre que « la centralité ne se partage pas », cette forme d’antipolitisme « pousse à mettre entre parenthèses la représentation et le travail de la représentation, à négliger et à récuser l’élaboration et le partage des pensées qui est le tissu de la vie publique ». Le meilleur exemple en est la parodie de consultations et de discussions qui préludent à la décision : « Sur les réformes on consulte à huis clos, en tête à tête avec les responsables. Ensuite, celui qui est au centre prend les grandes décisions, dont la mise en œuvre est débattue avec un ministre. » Cette délibération « encadrée et bordée » a pour effet d’ostraciser ceux qui n’entrent pas dans le jeu, en s’enveloppant « dans l’indiscutable, celui des équilibres financiers ou celui de l’universel à la fois mercantile et moral ». Le pays, gouverné comme une entreprise, la réponse à « l’affaiblissement des énergies collectives par une libération des libertés et des initiatives individuelles dont il est le premier exemple », la question est désormais de savoir, conclut Paul Thibaud, si Macron « sera seulement le syndic de faillite du système déchu ou s’il sera capable d’une refondation, pour reprendre un mot qu’il affectionne ».

Par Jacques Munier

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