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Paul Auster à Brooklyn, décembre 2006

2018, année ouverte

5 min
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C’est l’année de tous les dangers pour les démocraties mais aussi pour les dictatures…

Paul Auster à Brooklyn, décembre 2006
Paul Auster à Brooklyn, décembre 2006 Crédits : Timothy Fadek - Getty

« Démocraties et régimes autoritaires sont tout autant menacés – observe Dominique Moïsi dans Les Echos – les premières par la montée des inégalités, les seconds par les aventures militaires et la corruption. » Montesquieu le disait déjà : « Une injustice faite à un est une menace faite à tous ». Pour le politologue c’est d’abord ce sentiment d’injustice qui explique, du Brexit à l’élection de Donald Trump en passant par la montée des populismes en Europe, les menaces qui pèsent sur « la stabilité de nos systèmes démocratiques ». Et de rappeler qu’aux « Etats-Unis, le 1 % le plus aisé possède une part de la richesse égale à 88 % du reste de la population ». Mais les régimes autoritaires sont également menacés, comme on peut le voir en Iran, du fait notamment de « leurs aventures militaires extérieures » qui finissent par représenter un coût considérable. « En Chine – ajoute Dominique Moïsi – inégalités et corruption sont partiellement compensées par le maintien d’une croissance qui, de manière certes très inégale, profite néanmoins encore à tous. En Iran, la corruption est d’autant plus inacceptable qu’elle s’accompagne d’une détérioration des conditions économiques pour la plupart, à l’exception précisément, des tenants du régime, à commencer par son appareil sécuritaire. » La démocrature de Poutine n’est pas davantage à l’abri d’un mouvement de mécontentement à l’issue de sa probable réélection et « la Turquie d’Erdogan regarde avec d’autant plus d’intérêt l’évolution de la situation chez son voisin et allié iranien qu’une improbable déstabilisation du régime des mollahs pourrait constituer un encouragement pour tous ceux qui acceptent toujours plus difficilement le durcissement du régime d’Ankara. » D’une manière générale, si ces régimes autoritaires apparaissent plus stables grâce à leur système répressif, « ils sont aussi plus fragiles, du fait de leur quasi-incapacité à se réformer en profondeur ». Conclusion du professeur au King’s College et conseiller à l’Institut Montaigne : « Défendre le modèle démocratique face aux attaques des populismes à l’intérieur et à celles de tous ceux, qu’ils soient russes ou chinois, qui se réjouissent déjà de son déclin passe par une lutte contre l’accélération des inégalités. » Car la poussée « illibérale » porte au pouvoir « de la manière la plus démocratique qui soit des dirigeants qui ne respectent pas, une fois élus, les règles du jeu démocratique », comme le constate pour son pays l’écrivain Paul Auster dans l’entretien au long cours qu’il a donné à la revue America. « La démocratie n’est jamais totalement acquise », rappelle-t-il. Celui qu’il nomme N°45 pour ne pas avoir à prononcer le nom du président des Etats-Unis a été élu avec trois millions de voix en moins que son adversaire démocrate, du fait de la loi électorale américaine : « quand on regarde le Wisconsin, la Pennsylvanie et le Michigan, Hillary Clinton perd de soixante-dix-huit mille voix. Ce qui représente le nombre de personnes présentes dans un stade lors d’un match de football américain… » Sur un total de cent vingt millions de votes, « un stade de foot nous a fait basculer sous le règne de N°45 ». Dès lors, la machine à « démanteler le système en place » s’est mise en route : « le ministre de la Santé ne croit pas en l’assurance maladie, la ministre de l’Éducation ne croit pas en l’école publique, l’Agence pour la protection de l’environnement nie le réchauffement climatique », un terme qui « n’est même plus autorisé à l’Agence »… Mais pour l’écrivain, c’est depuis les années 60 que « nous faisons marche arrière ». Car « au fil des ans quelque chose de fondamental a changé : ce que représente l’Amérique à nos yeux. Nous avons toujours cru que nos institutions étaient solides. » Et le « cycle populiste » que l’on voit se confirmer dans toutes les grandes démocraties dénote une perte de confiance dans ces institutions, alimentée par une « colère » sans objectif clairement assigné. En ce qui concerne son pays, Paul Auster estime que ce sont les années Reagan qui « ont irrémédiablement inversé la façon dont on pense le gouvernement en Amérique ». C’est pourquoi il insiste sur le bilan d’Obama, même s’il est réservé sur sa politique internationale : « Sous son double mandat, il n’y a pas eu un seul scandale, pas un seul cas de corruption, pas une seule accusation. Cela suffit à faire de lui un président extraordinaire. » Je m’arrête pour finir sur la livraison très américaine de la revue Feuilleton, l’éloge whitmanien de Philippe Roth inspiré du poème de Stephen Vincent qui commence par une déclaration d’amour aux noms de lieux américains et s’achève par le célèbre « Enterre mon cœur à Wounded Knee ». Le petit juif américain découvrait la géographie de son pays à travers la toponymie et son « puissant lyrisme ». « Dans l’immensité du pays, errants et libres, tous les Américains étaient des culs-terreux », résume-t-il en soulignant ce provincialisme inné qui faisait d’eux des Américains « sans trait d’union ni qualificatif » particulier. Ce sont eux qui ont couvert le territoire de noms qui résonnent comme un hymne au paysage et à l’histoire qui l’habite. Parmi eux, la très coquine Little French Lick, une ville dont le nom évoque, en Nouvelle France, une vasière de sel où les bisons en manque de sodium venaient se pourlécher les babines…

Par Jacques Munier

Chroniques

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