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Aphrodite, Jerash (Jordanie)

Le langage des mythes

5 min
À retrouver dans l'émission

Vinciane Pirenne-Delforge est la nouvelle titulaire de la chaire de religion grecque antique au Collège de France.

Aphrodite, Jerash (Jordanie)
Aphrodite, Jerash (Jordanie) Crédits : Jordan Pix - Getty

Où elle a prononcé, le 7 décembre dernier, la leçon inaugurale de la chaire de Religion, histoire et société dans le monde grec antique, qui n’étaient plus enseignées au Collège de France depuis le départ de Jean-Pierre Vernant, le titulaire de la chaire d'Étude comparée des religions antiques. Dans l’entretien accordé à l’hebdomadaire Le Point, elle revient sur le sens du polythéisme chez les anciens Grecs, ou « comment des hommes, dans une société où la sphère suprahumaine est habitée par une pluralité d’entités, peuvent négocier avec elles », et pourquoi, dans la démocratie athénienne notamment, « des contextes que nous qualifions de politiques sont-ils associés à des sacrifices aux dieux ». D’autant que selon les contextes, « ils devaient faire des choix pour identifier le ou les bons interlocuteurs divins ou héroïques ». Et pour un même objectif – un voyage à entreprendre ou une guerre à mener – un Athénien et un Spartiate ne feront pas forcément le même. C’est ainsi qu’on retrouve Aphrodite dans une supplique adressée par les femmes de Corinthe à la veille de la bataille de Salamine contre les Perses. Que vient faire la déesse de l’Amour dans une guerre ? L’helléniste explique que, contrairement à notre lecture rétrospective, il n’y a pas de « catégorisation stricte » des divinités, et que ce polythéisme est comparable à un langage avec ses nuances et ses polysémies, « le mode d’expression d’un désir, d’une attente, d’une peur ». Pour leur apporter la réponse adéquate, « il faut trouver la bonne formulation polythéiste ». En l’occurrence, c’est la langue qui en donne la clé : « Ce qu’il y a de commun entre les relations sexuelles et la guerre, c’est ce qu’on appelle la mixis, le mélange. En grec, vous trouvez le même type de métaphores pour le mélange des corps sur le champ de bataille et le mélange des corps lors d’une relation sexuelle. » De même, le comportement humain, trop humain des dieux, leurs infidélités et leurs coups bas doivent-ils être lus « comme un langage pour exprimer aussi leur fonction ». Ainsi Héra, à la fois la sœur et l’épouse de Zeus, « une femme jalouse, une mère approximative, une belle-mère pénible – rappelez-vous ce qu’elle fait subir à Héraclès » : ses colères « disent aussi le caractère dynamique de la souveraineté » qu’elle partage avec le dieu des dieux. Une représentation qui peut nourrir la réflexion « sur le fait que le débat démocratique a précisément trouvé l’une de ses voies d’expression en Grèce ».

L’Olympe est une grammaire qui règle les fonctions des dieux, disait Gaston Bachelard

C’est dans la préface au livre de Paul Diel – Le symbolisme dans la mythologie grecque, récemment réédité en poche dans la Petite bibliothèque Payot. Le fin psychologue d’origine autrichienne, qui déserte son pays en 1938 suite à l’Anschluss, analyse dans le détail les récits des dieux et héros pour y déceler le moment, la formule et le sens de leur « chute dans l’inconscient le plus profond ». Car « la fonction de symbolisation est une fonction psychique naturelle » et « les mythes parlent de la destinée humaine ». Œdipe, Orphée, Prométhée, Tantale, Clytemnestre ou Diane « forment une ligne de vie, une figure d’avenir plutôt qu’une fable fossile ». Freud et Jung, chacun pour leur part et à sa manière, ont exploité ces ressources narratives dans le cadre d’une psychologie des profondeurs de l’inconscient, lequel, disait Lacan, « est structuré comme un langage ». Le grand helléniste et philologue allemand Walter F. Otto insiste d’ailleurs sur cet aspect linguistique dans ses Essais sur le mythe (Allia), qui n’est selon lui « que la langue originelle du peuple du temps archaïque ». Le mot mythos, que traduit le latin fabula et qu’on oppose en général à logos, le langage et la raison, n’est pas si éloigné à l’origine de l’expression apollinienne de la rationalité grecque, puisqu’il signifie « la parole », celle « qui rapporte ce qui est réellement arrivé dans le passé. Et du fait que ce passé est d’autant plus sacré et distinct du caractère prosaïque du présent qu’il est plus ancien et plus imposant, on comprend aisément comment ce mot mythos a pu prendre ultérieurement l’acception de fabuleux, du fictif et proprement non vrai, alors qu’il désignait originellement, tout au contraire, la vérité factuelle, ce que l’on rapporte comme n’ayant eu lieu qu’une fois, mais qui n’en est pas moins, par essence, intemporel, éternel ! » C’est ainsi qu’avec le temps « la pensée rationnelle a refoulé le mythe dans l’inconscient ». A tout langage son dictionnaire. Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent publient le Dictionnaire critique de mythologie (CNRS Éditions) Une entreprise pharaonique : 1400 entrées sur les mythes de plus de 1300 peuples à travers le monde, tant il est vrai que le mythe est un langage commun à l’humanité et que les récits du déluge ou des femmes-oiseaux, les mythes d’origine, de la sexualité au vol du feu et des techniques, se traduisent les uns dans les autres par-delà les différences géographiques et culturelles, comme l’a bien montré Claude Lévi-Strauss.

Par Jacques Munier

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