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L'affiche du film de J. Sfar, interdite dans le métro

Fumeur de gitanes

5 min
À retrouver dans l'émission

La suggestion de la ministre de la Santé de prohiber la cigarette au cinéma soulève un tollé général.

L'affiche du film de J. Sfar, interdite dans le métro
L'affiche du film de J. Sfar, interdite dans le métro Crédits : EFE - Maxppp

« Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français », a-t-elle déclaré en réponse à la sénatrice PS de la Sarthe, Nadine Grelet-Certenais, qui estimait que le 7ème art « valorise la pratique. La Ligue contre le cancer – ajoutait la sénatrice – démontre que 70 % des nouveaux films français mettent à l’image au moins une fois une personne en train de fumer. Ça participe peu ou prou à banaliser l’usage, si ce n’est à le promouvoir, auprès des enfants et des adolescents, qui sont les premiers consommateurs de séries et de films, sur internet notamment. » Les réactions sur les réseaux sociaux suggèrent dans la foulée de supprimer les courses poursuites en milieu urbain, l’usage des armes à feu, la drague trop appuyée – « t’as de beaux yeux, tu sais » – voire même recommandent l’introduction de l’écriture inclusive dans les scenarios présentés à l’avance sur recettes… « Qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre » L’éloge du tabac par Sganarelle devra-t-il être supprimé des adaptations cinématographiques de Dom Juan ? » demande Vincent Tremolet dans Le Figaro. « Si une simple histoire de cigarette a déclenché un tel tollé ce n’est pas par souci de défendre les fumeurs ou nier les indiscutables méfaits du tabac, c’est parce que cette déclaration d’Agnès Buzyn participe de l’ivresse morale qui chaque jour semble envahir un peu plus notre pays » ajoute l’animateur des pages Champs libres du quotidien. « Attention vivre tue! devrait-on mettre sur les tests de grossesse et les bulletins de naissance. Bon an, mal an, cette nouvelle morale (dont les effets concrets se font attendre) s’installe. » Jusqu’à présent elle se heurtait « à la digue de la création artistique » qui « n’est pas là pour édifier » mais « dévoiler. Elle met à jour ce que les codes sociaux, les grimages mondains, les costumes, le divertissement, les déclarations solennelles, les leçons de morale s’efforcent de dissimuler. Elle restaure, dans un monde qui s’épuise à l’évacuer, la dimension tragique de notre condition. » Conclusion du plaidoyer : « L’art nous rend la vie que le quotidien nous dérobe, et la vie n’est pas un club de fitness. » 

On ne pourra plus voir Gainsbourg chanter que « Dieu est un fumeur de havane » ?

Soit dit en passant, la hausse du prix des cigarettes épargne les cigares, un signe supplémentaire, s’il en fallait, que certains publics sont ciblés, comme les chômeurs ou – je cite notre ministre de la santé « les femmes enceintes françaises, qui fument beaucoup trop ». Dès lors, qui donc donnera la réplique à Gainsbarre, comme Catherine Deneuve dans la chanson : « Tu n’est qu’un fumeur de gitanes… Aime-moi, nom de Dieu ». Peut-être sa fille Charlotte, qui dans son dernier album récidive sur l’inceste de citron – Lemon incest – avec Lying With You (Allongé avec toi) où elle évoque le corps de son père mort, dans un texte où Eros côtoie Thanatos : « Ta jambe nue sortait du drap/ Sans pudeur et de sang froid/ J’étais allongée contre toi/ Laisse-moi donc imaginer que j’étais seule à t’aimer/ D’un amour pur de fille chérie/ Pauvre pantin transi ». Luc Le Vaillant parle dans sa chronique de Libération« des provocations passées de cette discrète contrôlée qui s’est révélée souvent interprète transgressive, quand elle chantait avec son père ou jouait pour Lars Von Trier ». Et rappelle les paroles d’un zeste de citron : « L’amour que nous n’f’rons jamais ensemble/ Est le plus beau, le plus violent/ Le plus pur le plus enivrant ». Pour lui, c’est l’occasion « d’interroger ce moment d’une société, la nôtre, où la distinction entre l’œuvre et l’auteur devient impossible et où des brigades moralisantes vont bientôt faire office de comité de censure. » Là encore, il n’est pas question de relativiser un crime, sur lequel pèse en plus un interdit universel, mais de reconnaître à l’expression artistique un pouvoir de transgression qui en dit long sur nos désirs les plus chastes, leur résonnances profondes, leur contrôle intime, leur richesse inépuisable depuis la tragédie grecque jusqu’à nos jours. « Cet homme qui face à sa mère et sa sœur se tient hostile, ne pourra pas non plus aimer son épouse de tout son cœur. Tous les fruits d’amour tirent leur force de la même racine », disait Gabriele Reuter.

Le tabou de l’inceste est universel, mais la manière de lui donner un sens peut varier d’une culture à l’autre

C’est le sujet de la dernière livraison des Cahiers d’anthropologie sociale. « En rassemblant une série d’études de cas historiques, ethnographiques et juridiques – de l’empire inca au droit pénal français contemporain », la revue explore les « émotions et justifications suscitées par son évocation ». Nathalie Manrique a mené l’enquête auprès de Gitans du sud de l’Espagne. Le sang étant considéré comme le vecteur de l’attachement (cariño) l’alliance entre époux doit donc se distinguer de la consanguinité. « Pour se marier, il faut s’aimer mais pas trop ». D’où la pratique ritualisée du rapt, qui déjoue la proximité affective et met en scène – par la résistance feinte de la jeune fille et les pleurs des parents – le caractère conforme de l’union. Loin du sang mais près du cœur…

Par Jacques Munier

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