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G. Collard à Belfort, 20/01/18

Front national : navigation à vue

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La campagne pour la législative partielle de Belfort qui oppose le FN aux Patriotes de Florian Philippot est l’occasion de faire le point sur la stratégie de Marine Le Pen après le désastreux débat du second tour de la présidentielle.

G. Collard à Belfort, 20/01/18
G. Collard à Belfort, 20/01/18 Crédits : O. Corsan - Maxppp

Très suivie par la presse, la confrontation entre les deux candidats d’extrême-droite dans la première circonscription du Territoire de Belfort est aussi l’occasion d’une plongée dans l’électorat frontiste et elle permet de prendre la mesure du trouble suscité par le face-à-face raté avec Emmanuel Macron. Lucie Soullier a pu constater pour Le Monde qu’il « continue de hanter les militants ». « Frustration », « amertume », ces mots reviennent dans la bouche de ceux qui estiment que « ce débat d'entre-deux-tours n'a pas coûté au FN que la présidence de la République » à laquelle ils ne croyaient pas vraiment, mais qu’il a nui au score des législatives dans la foulée. « A moins de deux mois du congrès du FN, les images des gestes lunaires de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron font leur retour sur les réseaux sociaux. Et son manque de préparation revient au centre des critiques » observe l’envoyée spéciale du quotidien à Belfort, qui enregistre que « comme à l’armée », le militant suivra le chef car son discours sur l’immigration demeure sa planche de salut. Reste que les enquêtes de Mediapart et BuzzFeed sur « l'amateurisme total » du FN pendant la dernière présidentielle ont laissé des traces, et notamment « le témoignage accablant de Mickaël Ehrminger, ancien de l'équipe, racontant l'organisation " à la dernière minute " d'une campagne " sans stratégie ", où se mêlent " lutte des clans " et " partisans du moindre effort, à tous les étages ". Le tout avec une candidate " sans ligne directrice " convaincue par " la dernière personne qu'elle a vue ". » Aujourd’hui, le site d’information en ligne ajuste le tir sur les conseillers secrets qui ont apporté leurs lumières à Marine Le Pen : « une série d’énarques passés par les cabinets ministériels de la droite. Ces « visiteurs du soir » dont le parti n’a jamais dévoilé les noms, Mediapart les a donc identifiés. Issus du Quai d’Orsay, de Bercy, des ministères de l’Intérieur ou de la Défense, du secteur bancaire ou de grands groupes privés, certains ont fait depuis leur « coming out », mais « si le Front national n’a pas souhaité dévoiler leurs identités, c’est peut-être aussi parce que les profils dénichés par Mediapart et BuzzFeed sont à dix mille lieues de son discours anti-élites, dénonçant le système UMPS ». Pour l’historien spécialiste des extrêmes droites Nicolas Lebourg, « il était normal qu'une partie de la technostructure tente de se placer, comme elle le fait toujours », dès lors que Marine Le Pen paraissait s’approcher du pouvoir. Une attitude cependant biaisée par les usages conformes à l’intérieur du parti : « Marine Le Pen leur demande moins d’être des machines à proposer et penser que de lui être fidèles. » Résultat : « le parti ne se professionnalise pas » et « perd en crédibilité ». « Les cadres et professions intellectuelles votent moins pour elle que pour son père. Le “marinisme”, c'est la technocratie moins la compétence. » Un bon prétexte pour se relancer lui est opportunément fourni par le 55ème anniversaire du traité de l’Élysée. Le 22 janvier 1963, de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer signaient un traité de coopération destiné à sceller la réconciliation franco-allemande. Depuis le salon Murat où il fut signé, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont annoncé un « nouveau traité de l'Élysée ». Dans Le Figaro, en pages Champs libres, le débat est ouvert sur l’Europe entre Virginie Calmels et Marine Le Pen. La vice-présidente des Républicains plaide pour une Europe des peuples, voire à plusieurs vitesses et s’oppose au fédéralisme supposé de Macron. La présidente du Front national s’en prend à ce qu’elle appelle le « mythe franco-allemand » : « La France fait du sentiment quand l’Allemagne mène la realpolitik. » Dans une enquête récente publiée aux éditions du croquant sous le titre Le vote FN au village, Violaine Girard est allée à la rencontre des électeurs frontistes dans une de ces zones périurbaines réputées être les principaux viviers de la progression du Front national. Les résultats de son travail de terrain ne confirment pas l’explication communément admise selon laquelle « les espaces périurbains accueilleraient principalement des ménages modestes, contraints de quitter les banlieues et leurs problèmes ». C’est la thèse ressassée par le géographe et consultant Christophe Guilluy : « relégués en marge des métropoles, ces oubliés de la France périphérique auraient le sentiment de subir la mondialisation. En proie à une profonde crise identitaire et culturelle, ils n’auraient d’autre recours que le FN à force d’être délaissés par la classe politique traditionnelle ». S’il est vrai que la défiance envers les partis de gouvernement est l’un des ressorts du vote frontiste, la sociologue montre que « les processus de droitisation et de radicalisation vers l’extrême droite concernent aussi des électeurs ayant connu des trajectoires de promotion ». Et parmi ses enquêtés, on trouve des artisans, des commerçants, des petits patrons et même des cadres du privé ou des professions libérales. En 2002, par exemple, la proportion des professions libérales qui votent FN dépasse celle des ouvriers, plus nombreux à s’abstenir. « A rebours des représentations misérabilistes dont ils font l’objet, ces ménages font preuve d’un rapport mobilisé à leur condition sociale », qui passe par un fort rejet des catégories sociales stigmatisées, comme les familles issues de l’immigration ou les précaires.

Par Jacques Munier

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