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Affiche anti-communiste, 1943: en route vers la Sibérie

Goulag

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Dans le sillage des nombreuses publications autour d’octobre 17, quelques ouvrages de fond étudient l’époque postérieure : celle de la terreur stalinienne.

Affiche anti-communiste, 1943: en route vers la Sibérie
Affiche anti-communiste, 1943: en route vers la Sibérie Crédits : leemage - AFP

Tous ont bénéficié de l’ouverture, même partielle, des archives soviétiques, même dispersées sur le vaste territoire de la Russie. À commencer par la biographie de Staline due à Oleg Khlevniuk (Belin). Dans sa préface, Nicolas Werth insiste justement sur la solidité de l’enquête de l’historien russe, étayée par de nombreux documents inédits, quand l’historiographie des années 30 en Union soviétique ne reposait jusqu’alors que sur des témoignages de seconde main. Il rappelle le précédent ouvrage d’Oleg Khlevniuk – Le cercle du Kremlin. Staline et le Bureau politique dans les années 1930 – où l’historien, sur la base des archives qui venaient tout juste d’être déclassifiées, mettait à mal deux versions canoniques pour expliquer la Grande Terreur : celle « d’un plan préétabli de liquidation de la vieille garde léniniste », et dont l’assassinat du très populaire Kirov, commandité soi-disant par Staline, aurait été la « pièce centrale ». Mais aussi, à l’opposé, la version selon laquelle le petit père des peuples « n’aurait été qu’un dictateur faible, constamment balloté entre deux factions en lutte au sein du bureau politique ». Le mensuel Books qui a recensé le livre qui vient de paraître ajoute la version diffusée par Trotski, celle d’« une brute ignorante et triste qui aurait conquis le pouvoir grâce à des manœuvres bureaucratiques et à la violence. Khlevniuk montre au contraire qu’il fut un brillant élève, un grand lecteur (il se vantait de lire 400 à 500 pages par jour), un homme de l’écrit (qui restait son mode de communication préféré). » Sa biographie insiste sur le système de gouvernement mis en place par Staline, « fondé sur la peur qu’il inspirait à ses principaux collaborateurs grâce au contrôle qu’il exerçait sur l’immense appareil de la Sécurité d’État ainsi que sur un interventionnisme tatillon », résume Nicolas Werth, qui souligne également la mise au point sur les rapports avec Lénine « beaucoup plus proches qu’on a pu le dire », ou ses « erreurs monumentales » durant la Seconde Guerre mondiale, « qui ont entraîné la perte de millions de soviétiques : soldats capturés par l’ennemi à la suite d’ordres aberrants… Civils pris au piège d’une occupation cruelle, par les nazis, d’immenses territoires. » Ou encore sa responsabilité directe « dans l’amplification volontaire de la famine en Ukraine », et surtout « son rôle moteur (longtemps attribué à Nikolaï Iejov, le chef du NKVD) dans l’organisation et la planification des « opérations répressives secrètes de masse » de la Grande Terreur de 1937-1938 ».

Un autre historien russe a justement mené une enquête approfondie sur cet apparatchik du premier cercle : Nikolaï Iejov

Avec le livre d’Alexeï Pavlioukov Le fonctionnaire de la Grande Terreur : Nikolaï IEJOV (Gallimard), on entre au cœur de la machine du NKVD, « dans les rouages bureaucratiques de la plus mortifère des phases de la répression stalinienne. Iejov en a été le principal acteur, jusqu’à ce que, une fois sa tâche effectuée, il en soit progressivement écarté ». Arrêté, jugé et condamné à mort, il succombera lui-même au système qu’il avait contribué à mettre en place. Juliette Denis analyse le livre imposant et formidablement documenté de Pavlioukov sur le site nonfiction.fr. Il montre comment un petit Commissaire politique peut grimper dans la hiérarchie à force de servilité et de loyauté affichée. « Viennent ensuite les périodes de répression – progressive d’abord (1934-1937), enragée ensuite (1937-1938). L’auteur s’y attarde longuement. Ce n’est plus année après année que l’on suit Iejov, mais mois après mois, voire semaine après semaine. La décélération du rythme de la narration permet de comprendre la mise en place des logiques de la Grande Terreur. » L’assassinat de Kirov, secrétaire du Parti de Leningrad, en 1934 donne le signal de départ des grandes purges. « Iejov a joué un rôle non négligeable et dans l’enquête et dans la propagation de l’interprétation officielle. » En fait, Kirov est assassiné par « un communiste dépressif », un déséquilibré qui a agi seul par vengeance contre le Parti. Mais « Staline y voit la main d’un vaste complot trotskiste contre l’appareil d’Etat et contre lui-même ». Le NKVD est réticent et les enquêtes préliminaires ne soutiennent pas la thèse conspirationniste. Pour Staline, cette réticence montre que les tchékistes doivent être épurés. C’est alors que Iejov se voit confier la restructuration des réseaux de renseignement et du NKVD. L’appareil est prêt pour lancer la Grande Terreur.

Last but not least, deux livres paraissent sur le Goulag

Luba Jurgenson et Nicolas Werth publient Le Goulag (Bouquins/Laffont) C’est une considérable entreprise de croisement des documents administratifs et des témoignages – certains littéraires comme celui de Chalamov - sur le système tentaculaire fondé sur le déplacement de populations entières et le travail forcé, ainsi que l’éloignement et l’enfermement en camps des condamnés politiques. Marta Craveri et Anne Marie Losonczy se sont penchées, quant à elles, sur le sort douloureux des Enfants du Goulag (Belin). Notamment ceux en provenance des pays d’Europe centrale, soit en totalité près d’un million de personnes entre 1939 et 1950…

Par Jacques Munier

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