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à Paris le 16 janvier 1998

Avec Bourdieu

5 min
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Parce qu’elles suscitent encore et toujours des débats, voire des polémiques, la théorie et la pratique sociologiques de Pierre Bourdieu restent bien présentes dans notre horizon d’attente.

à Paris le 16 janvier 1998
à Paris le 16 janvier 1998 Crédits : Yann Latronche - Getty

Dans ses Trois études sur Hegel, Theodor Adorno renversait la perspective ordinaire face à un auteur du passé dont on se demande ce qu’il peut encore nous apporter, avec cette question : Que signifie l'époque présente face à Hegel ? Non seulement parce qu’elles suscitent encore et toujours des débats, voire des polémiques, la théorie et la pratique sociologiques de Pierre Bourdieu restent bien présentes dans notre horizon d’attente. Les enquêtes inspirées par ses grands concepts opératoires – champ, habitus, capital culturel, domination… – témoignent par leur diversité et leur nombre de la fécondité de ses outils méthodologiques. Et la publication de ses cours ravive à chaque fois l’intérêt pour sa pensée. Aujourd’hui c’est un livre étrange de Jean-Louis Fabiani qui relance le débat : hommage paradoxal qui oscille entre déconstruction ironique et vain éloge. Son titre : Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque (Seuil). Marc Joly lui répond dans un autre livre sobrement intitulé Pour Bourdieu (CNRS Éditions), où il relève notamment une erreur sur le fond, qu’il résume dans un entretien accordé au site de Sociologie des sciences et des techniques Zilsel : « Bourdieu a fait deux choses qui interdisent de le qualifier de structuraliste (au sens lévi-straussien) : il a visé une théorie de l’action au-delà de l’opposition du subjectivisme et de l’objectivisme ; il s’est appliqué à poser les bases d’une théorie générale du social que récuse précisément le « structuralisme » en tant qu’il postule la séparation du synchronique et du diachronique. » Le sociologue expose ensuite l’ambition de son livre : montrer « comment un jeune ethnologue âgé de trente ans à peine, revenu d’Algérie, s’est trouvé en mesure de penser et de mettre en pratique, au début des années 1960, rien de moins qu’un projet de refondation de la tradition sociologique européenne, au-delà de la phénoménologie et du structuralisme ? Et comment un normalien agrégé de philosophie est-il parvenu à se convaincre de la nécessité de faire acquérir aux sociologues un habitus scientifique approprié ? De cette trajectoire, un article lumineux de Johan Heilbron esquisse la genèse dans la dernière livraison de la revue Zilsel, version papier cette fois. Et illustre parfaitement la maxime de Bourdieu selon laquelle « les bonnes idées théoriques ne se trouvent qu’en faisant des enquêtes ». Dès le départ, ses enquêtes sur Travail et travailleurs en Algérie ou sur le rituel et la parenté chez les Kabyles témoignent de son souci de faire converger approches qualitative et quantitative, travail de terrain ethnographique et recherche statistique par questionnaires. Déjà le jeune chercheur fait de ses enquêtes une entreprise collective, orchestrant différentes approches et spécialistes pour effacer les frontières entre sociologie, anthropologie et économie du travail, par exemple. De retour dans l’hexagone, Bourdieu va retrouver le monde rural de son enfance, en Béarn, où il s’intéresse au déclin du mode traditionnel de transmission et de reproduction en observant le bal du village, « où les citadins dansent avec les filles du coin sous le regard des paysans célibataires. Comment ces hommes, héritiers de la terre et des biens, sont-ils devenus immariables ? » C’est là qu’intervient pour la première fois la notion d’habitus, héritée de l’essai de Marcel Mauss sur les techniques du corps, « pour désigner des caractéristiques acquises qui sont devenues une seconde nature… et sur lesquelles l’action consciente n’a pas prise », des attitudes corporelles qui disqualifient les paysans par rapport aux citadins. De là, l’habitus en est venu à signifier une « disposition permanente et générale devant le monde et les autres ». Autre exemple : la postface à sa traduction de l’essai d’Erwin Panofsky Architecture gothique et pensée scholastique. Les similarités entre les deux s’expliquent selon l’historien d’art « par le fait qu’architectes et théologiens ont fréquenté les mêmes écoles et donc acquis les mêmes habitudes mentales ». Ici le concept d’habitus s’entend dans un sens plus actif, et même créatif, ce qui lui permet d’en proposer une version qui contrevient à « l’analyse structuraliste à la Lévi-Strauss, Althusser ou Foucault, qui tous éliminent radicalement les agents et se dispensent d’une théorie de l’action ». C’est pour les mêmes raisons que « Bourdieu s’oppose à l’universalisme illusoire de l’homo œconomicus – un concept qui, selon lui, néglige les conditions historiques et sociales de la poursuite rationnelle des intérêts économiques ». C’est l’objet du cours au Collège de France 1992-1993, publié au Seuil sous le titre Anthropologie économique mais que Bourdieu avait intitulé : Les fondements sociaux de l’action économique. Curieusement l’ouvrage n’a eu qu’un faible écho, alors qu’on parle tant à la fois d’économie et de Bourdieu… Seul ou presque à en avoir rendu compte, le sociologue Arnaud Saint-Martin signe un article à retrouver dans L’Humanité.fr. « L’économie – écrit-il – comme activité, discours savant sur celle-ci et vision du monde, est un fait social total. Que la sociologie est bien armée pour déconstruire. » Bourdieu oppose à la théorie du choix rationnel « l’agent doté d’un habitus qui l’incline à certaines préférences socialement façonnées ». De quoi répondre à la question : que signifie notre époque sous le regard de Bourdieu ?

Par Jacques Munier

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