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François George, 1979

Canulars, satires et plagiats

5 min
À retrouver dans l'émission

Une nouvelle forme de critique se développe dans le champ des sciences humaines et sociales : le canular

François George, 1979
François George, 1979

Particulièrement décapante et irrespectueuse elle tend un miroir facétieux aux gourous paresseux du monde des idées. Elle a ses précurseurs comme Jonathan Swift, dynamitant la politique coloniale anglaise en Irlande dans son pamphlet anonyme, Modeste Proposition (1729) ou plus récemment François Georges et L’effet yau-de-poêle démystifiant le jargon des lacaniens ; ses mises en abyme aussi : BHL pris au piège du canular de Frédéric Pagès et de son philosophe kantien Jean-Baptiste Botul… Le dernier en date visait Alain Badiou. Sous la signature fictive de Benedetta Tripodi, paraissait dans la revue Badiou Studies un article au titre pompeux, «Ontologie, neutralité et désir de (ne pas) être queer», une prose déroulant, sur 23 pages dénuées de sens, des variations sur le lexique et les thèmes du philosophe. Avant cela, une étude bidon sur les «Automobilités postmodernes» symbolisées par le service Autolib, était publiée sous le pseudonyme de Jean-Pierre Tremblay, dans la revue Sociétés du très médiatique sociologue Michel Maffesoli. Deux auteurs, Quinon et Saint-Martin, singeaient jusqu’à l’absurde le style et la vision du monde moralisatrice promus par la sociologie maffesolienne. Dans les pages idées de Libération des artisans de canulars analysent le procédé et les vertus critiques du canular, car l’intérêt de l’opération provient de sa révélation, lorsque la rhétorique pompeuse est mise à nu (*). Les auteurs s’expliquent en citant le philosophe américain Harry Frankfurt et « ce qu’il appelle le bullshit (qu’on peut traduire par «foutaise»), c’est-à-dire du baratin dont l’énonciateur désinvolte se moque de savoir s’il est vrai – ou tout simplement pourvu de sens. Qu’il s’agisse d’un Lacan se référant hier à la topologie mathématique pour «éclairer» l’inconscient, d’un Maffesoli nous expliquant, en grande pompe, le mouvement Nuit debout par un désir latent de «copulation mystique», ou encore d’un Badiou analysant les attentats du 13 Novembre par «la frustration d’un désir d’Occident» et l’éclipse de «l’hypothèse communiste»… Ici la satire opère à la manière d’un « pied-de-biche pour fracturer des coffres-forts spéculatifs ». Et « le canular est l’amorce d’une réflexion plus serrée visant à démonter, par l’analyse, les prétentions intellectuelles et morales de soi-disant «grands penseurs». Conclusion des auteurs Anouk Barberousse, Philippe Huneman, Manuel Quinon, Arnaud Saint-Martin et Alan Sokal : « Non seulement ces baratins pseudo-savants n’éclairent en rien la réalité, mais ils la voilent, alors que face à la complexité et à la rapidité des changements contemporains, nous avons besoin de descriptions et d’analyses aussi crédibles que précises du monde. »

Le canular est une forme critique et acérée du plagiat…

Dans le mensuel Books, Wendell Steavenson, de la revue britannique Prospect, consacre un grand article à la méthode Pierre Bayard, dans le monde curieux des mystifications littéraires. L’auteur facétieux de « Comment parler des livres que l’on n’a pas lu », ou « Comment améliorer des œuvres ratées » a également enquêté sur « Comment parler des lieux où l’on n’a pas été »… De Marco Polo qui n’est jamais allé en Chine à Blaise Cendrars qui a composé un poème en prose sur un voyage en Transsibérien qu’il n’a jamais fait, en passant par Margaret Mead qui croyait avoir découvert une forme de sexualité humaine sans honte ni tabou mais qui fut en réalité victime, non d’un canular, mais d’une blague sophistiquée des Samoans, chacun des chapitres de son livre raconte l’histoire d’une mystification. Mais il en conclut que ce genre de trucage permet finalement de transformer le monde en le rendant paradoxalement plus juste. Dans « Le Plagiat par anticipation », il renverse la perspective consistant à évoquer l'influence des écrivains et des artistes sur leurs successeurs en se demandant si, par exemple, Voltaire ne se serait pas inspiré de Conan Doyle pour Zadig, ou Maupassant de Proust et si Sophocle n’aurait pas plagié Freud, avec le personnage d’Œdipe. Cette notion oulipienne de « plagiat par anticipation », l’auteur déplore d’ailleurs que ceux qui lui en ont pillé l’idée il y a cinquante ans dans l’entourage de Raymond Queneau n’en aient pas tiré toutes les conséquences… Comme quoi si « Demain est écrit », un autre titre de Pierre Bayard, il reste de belles pages à noircir pour hier ou avant-hier.

Par Jacques Munier

* L’un et l’autre de ces canulars ont été suivis d’une explication de texte, moins drôle à lire mais essentielle : Impostures intellectuelles, d’Alan Sokal et Jean Bricmont, éd. Odile Jacob; Le Maffesolisme, une “sociologie” en roue libre. Démonstration par l’absurde, de Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin, Carnet Zilsel, 7 mars 2015; Un “philosophe français” label rouge. Relecture tripodienne d’Alain Badiou, d’Anouk Barberousse et Philippe Huneman, Carnet Zilsel, 1er avril 2016.

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