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Marche pour Jésus, Sao Paulo

Le marché mondialisé de la croyance

5 min
À retrouver dans l'émission

Des crispations identitaires et fondamentalistes à la spiritualité new age, le marché de la croyance se porte bien.

Marche pour Jésus, Sao Paulo
Marche pour Jésus, Sao Paulo Crédits : M. Lima - AFP

De nombreuses publications en font foi – si j’ose dire – et il suffit de se promener dans une librairie pour mesurer en termes de rayonnage l’importance éditoriale du phénomène. « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », s’il est vrai que Malraux n’a jamais prononcé cette phrase qu’on lui attribue, il a en revanche répondu à la question d’un journal danois sur le fondement religieux de la morale : « Depuis cinquante ans la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintroduire les dieux. » Quelque part entre le divan du psychanalyste et les incantations du développement personnel, la foule sentimentale s’invente ou réinvente de nouveaux démiurges, un phénomène que l’anthropologue Jean-Loup Amselle avait défini, à propos de la vogue moderne du chamanisme*, comme les conséquences sociétales de la fin des grands récits et du déclin du rationalisme : fragmentation sociale, individualisme et repli sur soi, multiculturalisme et culte de la Nature. Il en voyait les signes avant-coureurs dans le tournant opéré par le dernier Foucault, celui du « souci de soi », titre du troisième tome de l’Histoire de la sexualité, qui redécouvrait les sagesses de l’Antiquité tardive, inspirées par le stoïcisme et l’épicurisme. « Selon une tradition qui remonte fort loin dans la culture grecque – affirmait le philosophe – le souci de soi est en corrélation étroite avec la pensée et la pratique médicales ». Pseudo-science et spiritualité syncrétique font donc bon ménage, jusque dans les marges obscures des fondamentalismes. Le christianisme, première religion de la planète, ne pouvait échapper à ce mouvement de mondialisation de la béatitude. Sans compter l’œcuménisme conquérant et souvent agressif des mouvements évangéliques, la mutation opérée par l’Église catholique depuis quelques décennies est un indice flagrant de cette évolution globale. La revue Commentaire se penche en ordre dispersé sur cette dissémination – qui est aussi une dénaturation – du religieux : André Comte-Sponville se demande s’il existe une spiritualité athée, Pierre Manent s’attaque à la question épineuse du rapport de Raymond Aron à la religion et Alain Besançon explore, dans un texte volontiers caricatural et souvent comique, les voies de l’athéisme catholique. Assumés comme provocateurs, ses propos font la critique interne de ce qu’il considère comme des dérives séculières de l’enseignement et de la liturgie de l’Église depuis Vatican II.

Que reproche-t-il à ce concile qui aux yeux de nombreux fidèles a consacré l’entrée du catholicisme dans la modernité ?

Déjà le fait que ce nombre ait dangereusement chuté, sans pour autant lui en attribuer la seule responsabilité. Mais il constate que ce que l’on a pris pour une sorte de « printemps de l’Église, à la veille d’une nouvelle évangélisation, d’une nouvelle Pentecôte », s’est avérée à la longue comme un « aplatissement », une profanation au sens vulgaire, du mystère qui selon lui anime la foi. Et du coup la nouvelle mission que s’était assignée l’institution – arrêter l’hémorragie, évangéliser de nouvelles populations sans avoir à franchir les océans – s’est révélée plus nocive que le mal qu’elle prétendait combattre. Alain Besançon pointe différentes dérives, à commencer par ce qu’il désigne comme « l’iconoclasme », celui qui s’attaque à l’imagerie saint-sulpicienne comme « un fatras à nettoyer ». Grattés jusqu’à l’os, les murs des abbayes romanes rendent le lieu de culte « aussi aimable qu’une chambre à gaz ». Difficile aussi de se recueillir devant une croix « figurée par un poteau brut de décoffrage, sans les bras ». La personnalisation de l’officiant – pour ne pas dire sa peopolisation, restons modestes – conduit à accorder au sermon une place prépondérante. « Une fois ôtés les chemins de croix, les effigies du sacré cœur en plâtre peint, les pitoyables vitraux naïvement illustratifs, la parole nue du prédicateur retentirait mieux. » Problème : devenu une conférence, le sermon occupe la moitié de la messe. « Quand il n’est pas bon, il devient un supplice ». Dans la foulée, la dérive qui consiste à tripatouiller les textes sacrés et dont la nouvelle version du Notre Père est un exemple parmi d’autres. Autre dérive : « la rétention des sacrements ». Exemple le baptême mais aussi le mariage, remplacés par des cérémonies où le rituel est remplacé par le sens présumé de la pratique. Ainsi les jeunes couples sont-ils invités à « remplir un questionnaire qui est une lettre de motivation », où il est déconseillé « d’écrire simplement parce que nous nous aimons », mais où il convient d’invoquer des raisons plus graves, comme la responsabilité de parent ou s’il leur arrive de prier ensemble… La liturgie tourne en rond et « Ce qui a disparu, c’est finalement Dieu », conclut l’historien. Les nouveaux marchés de la croyance, c’est le sujet du dossier de la dernière livraison de Papiers, la revue de France Culture, qui souligne le malaise : dans nos pays développés, « la liberté est mise en avant, alors que les religions mettent l’accent sur l’obligation ». Et dans la revue Etudes, Camille Riquier étudie la figure actuelle de l’agnostique, avec notamment le philosophe Gianni Vattimo, auteur de la formule « tiède » : credo di credere (Je crois que je crois)

Par Jacques Munier

*Jean-Loup Amselle : Psychotropiques. La fièvre de l’ayahuasca en forêt amazonienne (Albin Michel)

Chroniques

6H45
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