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Face aux fake news, les Français plébiscitent la presse écrite et la radio

Fausses nouvelles : la fabrique du doute

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"Il faut faire douter les marchands de doute."

Face aux fake news, les Français plébiscitent la presse écrite et la radio
Face aux fake news, les Français plébiscitent la presse écrite et la radio Crédits : SASCHA STEINACH / DPA-ZENTRALBILD / DPA - AFP

Lors de ses vœux à la presse, le président Macron avait évoqué un projet de loi contre les fake news en période électorale. Il est vrai que le candidat avait été particulièrement servi en la matière : rumeurs sur sa vie privée, insinuations sur l’existence d’un compte offshore au Bahamas… On se souvient que lors de la visite du président Poutine en mai dernier, Emmanuel Macron n’avait pas hésité à mettre en cause RT et Sputnik, deux médias russes, pour s’être comportés durant la campagne « comme des organes d’influence […] et de propagande mensongère ». Sans surprise, le projet de loi français est critiqué par Moscou et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lui-même est monté au créneau pour dénoncer – je cite « une restriction de la concurrence » dans la sphère médiatique… En se gardant bien de balayer devant sa porte. Le Brexit et la campagne présidentielle américaine, avec la diffusion de fausses nouvelles à foison, ont mis en évidence un véritable écosystème de la post-vérité, démultiplié par internet et les réseaux sociaux, qui constitue « un danger majeur pour la démocratie ». C’est le sujet traité par l’hebdomadaire Le un aujourd’hui. Le politologue Vincent Martigny rappelle que cette pente glissante est consubstantielle à la politique, comme le montre Hannah Arendt dans Le Système totalitaire : « le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques, que ce soit dans la lutte concurrentielle pour l’obtention du pouvoir ou son exercice ». Promesses électorales non tenues, « présentation déformée de la réalité », disqualification des adversaires… « Le XXe  siècle a été celui de la propagande au service d’idéologies diverses, à tel point que l’inventeur des relations publiques, Edward Bernays, pouvait écrire en 1928 que « la manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique ». Et pourtant, on croyait « que ce qui distinguait la démocratie du totalitarisme était le refus d’imposer un régime de vérité dans le système politique ». D’où l’impérieuse nécessité de consolider les contre-pouvoirs, en particulier celui de l’information. Car « on est en train de saper la démocratie à sa base avec les outils de la démocratie », estime Arnaud Mercier. « C’est au nom de la libre expression, au nom de la libre diffusion des idées, de la création d’un espace alternatif aux médias traditionnels, au nom du doute censé être cartésien que cela se passe. » Le professeur en sciences de l’information et de la communication, qui dénonce les usines à trolls russes ou djihadistes, ajoute que l’Éducation nationale doit s’emparer de cette question dès l’école primaire et créer « par exemple, la semaine des réseaux sociaux à l’école », pour « faire douter les marchands de doute ». Et sur le projet de loi, il rappelle qu’établir la matérialité des faits relève des journalistes, des universitaires, des scientifiques. Si l’on élargit la focale, on s’aperçoit que l’écosystème qui permet aux fake news de prospérer s’est constitué bien avant internet, dans la confusion organisée par certains industriels pour se dédouaner de leurs responsabilités en matière de santé publique ou de pollution. L’exemple paradigmatique est celui des cigarettiers. C’est pour déjouer ces manœuvres que Robert Proctor a inventé l’"agnotologie", l’étude de l’ignorance fabriquée, ainsi que des moyens mis en œuvre pour la produire, l’entretenir et la propager. Dans le cas de l'industrie du tabac, c’est la publicité donnée - dès les années 1950 - à des "études" trompeuses sur de supposés bienfaits de la cigarette mais aussi, souligne l’historien des sciences américain d'autres manœuvres plus contre-intuitives : « les entreprises du tabac ont subventionné, avec des sommes considérables, de la très bonne recherche biomédicale, dans des domaines comme la virologie, la génétique, l'immunologie, par exemple. Plusieurs Prix Nobel ont eu leurs travaux financés ainsi, explique Robert Proctor. Mais cette recherche n'était suscitée qu'à des fins de distraction : lors des procès contre l'industrie, les avocats des industriels mettaient toujours en avant les risques viraux, les prédispositions familiales, etc., pour dédouaner la cigarette. » C’est pourquoi le philosophe et historien américain de la pensée économique Philip Mirowski estime que nous devons interpréter l’essor des fake news comme une véritable « crise épistémologique », qui affecte notre rapport au savoir et même l’organisation de la recherche scientifique en régime néolibéral. Dans un texte passionnant publié dans la dernière livraison de la revue Zilsel, il explique comment la production intentionnelle d’ignorance peut prendre la forme d’un financement simultané de recherches « légitimes » et illégitimes « afin d’élargir la palette des explications, permettant de minimiser le sous-ensemble particulier des causes accablantes pour le client. » Dans cette mesure, le recul du financement public de la recherche, alors que l’université avait le monopole sur l’offre de connaissance comme bien public, participe du système. Mirowski cite Evgeny Morozov, spécialiste des implications politiques et sociales du progrès technologique et du numérique : « L’économie politique de la post-vérité est pour le capitalisme numérique ce que la pollution est au capitalisme fossile – un produit dérivé de ses opérations. »

Par Jacques Munier

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