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Faire la manche

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Il y a un an Le Monde alertait à la une sur une situation inquiétante : la montée de l’hostilité envers les plus pauvres.

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Invisible Man Crédits : Sylvestre - Maxppp

« Dégradation de centres d'accueil, arrêtés anti-mendicité, chasse aux sans-abri dans la rue : les actes contre les démunis se multiplient dans le pays ». Isabelle Rey-Lefebvre rappelait que le 17 octobre, Journée mondiale du refus de la misère, des incendies d’origine criminelle ravageaient coup sur coup le futur centre d'hébergement qui devait ouvrir dans le 16e arrondissement de Paris, et le centre du Secours populaire de Montreuil. « On sent un vent mauvais, un effritement des valeurs d'hospitalité et de solidarité », témoignait alors Florent Gueguen, de la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale. « On ne sait pas si les politiques relaient l'opinion publique ou s'ils l'alimentent, mais leurs discours culpabilisent les pauvres, les migrants, les bénéficiaires du RSA ou les sans-abri, tous confondus, et les désignent de plus en plus comme des assistés qui profiteraient du système », ajoutait Claire Hédon, présidente du mouvement ATD Quart Monde. Subventions réduites voire supprimées aux associations d’aide aux plus démunis, mobilier urbain dissuasif, fin du tarif réduit du passe Navigo en Ile-de-France, les mesures se sont multipliées. On aimerait ne plus les voir, ces salauds de pauvres très pauvres. « Ils sont notre mauvaise conscience et un miroir affolant » enchaîne aujourd’hui Laurent Greilsamer dans l’hebdomadaire Le 1 « Le phénomène de la mendicité, par définition public puisqu’il a pour théâtre la rue, fait croire à tort aux passants à une crise massive, exponentielle. Dans le même temps, il contribue à nous faire minorer les efforts de la société pour le résorber. » Pourtant, la France est l’un des pays européens dont le taux de pauvreté est le plus bas, comme l’explique dans ce numéro Nicolas Clément, bénévole du Secours catholique et président du collectif Les Morts de la rue. « L’Europe regroupe les pays les plus égalitaires de la planète. Avant redistribution, il y a à peu près 25 % de taux de pauvreté en France ; après, nous sommes entre 12 et 14 %. Les Anglais et les Allemands se situent entre 16 et 18 %. Si nous n’étions pas solidaires, il y aurait davantage de sans-abri et de mendiants dans les rues. » Julien Damon esquisse une sociologie urbaine de la mendicité : « Aux jeunes marginaux et punks à chien s’opposent les vieux clochards. » Ceux qui semblent « bien français » et les migrants ; les misérables, effondrés sur un coin de trottoir devant un gobelet, et les artistes, musiciens ou comédiens surjouant leur supplique ; les exploités, enfants ou handicapés qui s’emploient à susciter la compassion ; les poètes et leur carton… Tout un jeu de rôles que le sociologue décrit comme un véritable travail : « Près de la gare de Lyon – confirme Nicolas Clément – les mendiants embauchent à 7 h 45 et terminent à 18 heures », pour une quinzaine d’euros au mieux, avec beaucoup de pièces jaunes ou rouges.

Aujourd’hui, les migrants viennent ajouter de la diversité à tout ce petit peuple invisible

Dans les pages idées de Libération, la responsable associative Aurélie El Hassak-Marzorati et le philosophe Guillaume Le Blanc plaident pour édifier une maison de l’hospitalité à Paris. « Nos sociétés se focalisent sur l’urgence du secours, elles parviennent grâce aux anonymes, aux collectifs, à prodiguer des soins vitaux à celles et ceux qui sont en souffrance, mais nous ne parvenons pas à inscrire le secours dans le temps plus long de l’accueil car nous avons désappris le sens de l’hospitalité : recréer un lieu par des liens durables pour des vies privées de lieu et réinscrire une vie dans un espace et dans un temps. » Une auberge espagnole ou syrienne, érythréenne ou irakienne. « Plutôt que des centres de rétention, il faut ouvrir un lieu qui incarne toutes les initiatives altruistes de la société civile » Terre d’asile, notre pays devrait s’enorgueillir d’opposer cette tradition à la tendance au repli sur soi, que Jacques Derrida désignait comme « l’hostipalité », où hostis, hostilité, renvoie à l’antonyme d’hospitalité dont l’étymologie indique l’hébergement gracieux des étrangers, des pèlerins, des indigents. L’hospitalité, une vertu politique quand la politique en manque tant… La revuehommes & migrations consacre un dossier aux réfugiés et migrants du Liban. Les Syriens les plus démunis y sont restés, car le passage de la méditerranée coûte entre 8 000 et 10 000 euros, une somme considérable pour des paysans pauvres. Pour éviter la stigmatisation, ils se confinent eux-mêmes dans les quartiers pauvres et « les enclaves de la misère urbaine au Liban », où ils retrouvent notamment les réfugiés palestiniens, d’autant que le Liban ne reconnaît pas le statut de réfugié et les considère comme des déplacés. Dans les camps de Sabra et de Chatila, en particulier, déjà surpeuplés, ils sont venus s’installer, ce qui d’après John Knudsen, ne peut qu’augmenter les tensions…

Baudelaire sur le mendiant qui tend sa casquette en tremblant : « Je ne connais rien de plus inquiétant que l’éloquence muette de ces yeux suppliants, qui contiennent à la fois, pour l’homme sensible qui sait y lire, tant d’humilité, tant de reproches. » (Le Spleen de Paris)

Par Jacques Munier

Revue Z, revue d’enquête et de critique sociale, 10 ans d’âge... La dernière livraison : Le travail social. « nous avons largué l’amarre du côté de la Porte de la Chapelle, un dossier sur « Le temps des campements »

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