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Université de Téhéran, 30/12/2017

Iran : la révolution des œufs

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C’est la hausse du prix des œufs et de l’essence qui a cristallisé le mécontentement en Iran.

Université de Téhéran, 30/12/2017
Université de Téhéran, 30/12/2017 Crédits : STR - AFP

Le chercheur Stéphane Dudoignon rappelle dans Le Monde que « depuis deux à trois ans, l'Iran vit sous un régime de manifestations quasi-permanentes motivées par des difficultés économiques ou des catastrophes écologiques ». Il évoque notamment « le tremblement de terre de Kermanshah, qui a fait environ 500 morts à la mi-novembre 2017 » et qui « a mobilisé l'ensemble des Kurdes d'Iran et même au-delà », provoquant « une prise de conscience contre les autorités accusées d'incurie mais aussi de vols ». Et il souligne que ces mouvements étaient sporadiques et locaux, alors qu’aujourd’hui une quarantaine de villes sont touchées, dont la capitale, les slogans étant clairement dirigés contre le régime, avec à Qom, « berceau de la révolution islamique en 1979, des slogans en faveur de la monarchie et notamment en faveur de Reza Shah Pahlavi, qui dirigea le pays entre 1925 et 1941. Or, celui-ci était une sorte d'Atatürk iranien, profondément antireligieux. » Selon le chercheur au CNRS, c’est une nouveauté qui dénote « non seulement un rejet de la République islamique mais aussi de l'islam en général ». Autre caractéristique inédite de cette vague de manifestations, en particulier par rapport à celles de 2009 contre la réélection d'Ahmadinejad : « À l'époque, les manifestants étaient surtout les étudiants et la bourgeoisie urbaine. Actuellement, ce sont les quartiers populaires de Téhéran qui sont dans la rue. C'est-à-dire la base sociale du régime. On peut donc parler d'effritement idéologique et sociologique de la République islamique. » Son expansionnisme au Proche-Orient, qui a un coût exorbitant avec l’aide au Hezbollah et la guerre en Syrie, fait également partie des critiques, comme le rappelle Amélie Myriam Chelly dans les mêmes pages Débats du quotidien. C’est pourquoi l’un des slogans est " Mort au Hezbollah ! " « D'autant que la population iranienne n'a pas, globalement, d'aversion particulière pour l'Etat hébreu et ne porte qu'un intérêt limité à la question palestinienne. » Par ailleurs, selon la sociologue, si « les tendances royalistes existent en Iran », elles sont marginales. La référence à Reza Shah renverrait plutôt « à une figure qui a confisqué nombre de leurs prérogatives aux mollahs, interdit le port du voile, les processions chiites ». Et elle insiste sur la corruption endémique dans le pays : « dans l'entourage de Mahmoud Ahmadinejad, beaucoup s'étaient enrichis grâce aux sanctions internationales, par la mise en place de systèmes de contrebande », et si certains chefs d'entreprise « ne parviennent pas à verser les salaires de leurs employés, par manque réel de liquidités, d'autres, nombreux, utilisent ce prétexte pour geler un temps le versement des salaires, tout en plaçant les fonds sur des comptes grassement rémunérés ».

Face au mouvement, les autorités semblent perplexes et divisées entre les réformateurs et les conservateurs

Les conservateurs voudraient profiter de la situation pour mettre en cause le président Hassan Rohani mais ils ne parviennent visiblement pas à contrôler un mouvement qui les dépasse. Courrier international donne un aperçu des réactions dans la presse iranienne, qui reflète cette ambivalence : « la plupart des journaux tentent de calmer les esprits. Beaucoup mettent en avant les mots conciliants du président modéré en faveur du droit du peuple à protester ». Au moins cinq quotidiens réformateurs ou modérés, dont Arman, reprennent les déclarations du président Rohani selon lequel « Les manifestations sont une occasion, pas une menace ». Etemad, un autre quotidien réformateur, « se fait l’écho des inquiétudes de beaucoup d’analystes, journalistes et citoyens issus de la classe moyenne éduquée, qui ont pour certains manifesté en 2009 et qui regardent aujourd’hui avec beaucoup de méfiance cette nouvelle vague de contestation, sans leadership et sans message univoque. » Dans la presse conservatrice, en revanche, la condamnation est unanime. Les manifestants sont qualifiés d’agents de l’étranger et d’ennemis du peuple et elle multiplie les appels à une répression féroce. « Ainsi, le journal ultraconservateur Kayhan titre : “Émeutes, meurtres et vandalisme : ce sont des crimes, pas une contestation civile.” Pour illustrer la confusion du pouvoir – toutes tendances confondues – face au mouvement qui semble appelé à s’étendre faute de réaction à la hauteur – même si les augmentations de prix annoncées ont été annulées – Jean-Pierre Perrin rappelle dans Mediapart que c’est à Machhad, la grande ville sainte, deuxième du pays par sa population, que la première manifestation s’est déroulée aux cris de « Mort à Rohani ». Si l’on en croit l’opposant Hassan Shariat-Madari, « ce sont les bassidji (miliciens) qui l’avaient organisée en manipulant les protestataires » dans le but de fragiliser le président et de démontrer l’échec de sa politique de réintégration de l’Iran au sein de la communauté internationale. Mais dans une ville ayant voté massivement pour lui aux présidentielles la manipulation s’est retournée contre ses instigateurs, et le slogan « Mort à Rohani » est vite devenu « mort à la dictature », visant sans doute Ali Khamenei, le guide suprême, pour dénoncer le régime tout entier.

Par Jacques Munier

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