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Mark Twain, avec John Lewis, vers 1903

Que peut la littérature?

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La littérature peut-elle éclairer le cours du monde ? La question n’est pas neuve, mais elle est sans cesse renouvelée.

Mark Twain, avec John Lewis, vers 1903
Mark Twain, avec John Lewis, vers 1903 Crédits : JT Vintage - Maxppp

« À chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d'avenir » disait René Char dans une formule célèbre. C’est si vrai que certains esprits visionnaires ou facétieux s’emploient même à dénicher dans les œuvres du passé les éléments qui préfigurent l’actualité, voire le futur. C’est ainsi que Pierre Bayard a poussé l’exercice jusqu’à identifier Le plagiat par anticipation, titre de l’un de ses livres où il se demande si, par exemple, Voltaire ne se serait pas inspiré de Conan Doyle pour Zadig, ou Maupassant de Proust et si Sophocle n’aurait pas plagié Freud avec Œdipe… Dans Le Figaro, en pages Champs libres, Guillaume Perrault analyse la vente d’Alstom Transport à Siemens à la lumière du roman de Romain Gary publié en avril 1975 sous le titre Au-delà cette limite votre ticket n’est plus valable, où l’écrivain pressentait l’avenir des fleurons de notre industrie. « À l’époque, il apparaissait déjà que le premier choc pétrolier avait marqué la fin des Trente Glorieuses. Georges Pompidou, attaché à constituer des conglomérats industriels français capables de tenir tête à leurs rivaux allemands, était mort depuis un an. » Le personnage principal, Jacques Rainier, est un industriel en difficulté : « Je suis trop petit – déplore-t-il. C’est l’âge des géants à l’échelle mondiale, la lutte pour la conquête des marchés… » Et il ajoute : « C’est l’Europe-puissance, quoi ». Une formule où il voit « une facilité rhétorique pour masquer le naufrage de l’indépendance nationale ». Finalement contraint de vendre soit à l’Américain ou à l’Allemand, il opte pour le second, qui lui propose « de rester à la tête de l’affaire dans l’hexagone une fois qu’il l’aura rachetée ». Mais aujourd’hui, commente Guillaume Perrault en revenant à la vente d’Alstom, « Qui peut croire à la fable d’un mariage entre égaux ? Au terme d’un délai de quatre ans, l’entreprise allemande sera libre de sélectionner les activités de son ancien rival profitables à ses intérêts, et de se débarrasser des autres. Les Français sont invités à se résigner à la vente d’un fleuron de l’industrie nationale, deux ans après que l’activité énergie d’Alstom eut été cédée à l’américain General Electric. » Doit-on « se navrer de voir le TGV devenir allemand » au risque de paraître « ringard et anachronique » ? Et se lamenter sur le sort de « la France, trop grande pour ce qu’elle a de petit, trop petite pour ce qu’elle a de grand, et prise en tenaille entre deux mastodontes – Bonn (désormais Berlin) et Washington » ? Ou se résoudre comme le frère de l’industriel français – dans le roman de Romain Gary – à cette conclusion désabusée : « Ce sont les Allemands qui ont exigé de la France la mise au pas du crédit, et maintenant que ça tombe de tous les côtés, ils ramassent… »

Quant aux Américains, leurs écrivains se tournent volontiers vers l’Europe « aux anciens parapets », comme disait Rimbaud

C’est le cas notamment de Daniel Mendelsohn, qui a retracé le voyage d’Ulysse et qui était hier l’invité des Matins de France Culture. Dans son dernier livre, publié chez Flammarion sous le titre Une odyssée, un père, un fils, une épopée, « un parallèle se dessine entre Ulysse et Télémaque qui se connaissent peu et un père et un fils de la petite bourgeoisie intellectuelle juive américaine ordinaire ». Guy Konopnicki, qui l’a lu pour Marianne, rappelle que le professeur de grec ancien au Bard College de New York définit la première épopée de l’histoire de la littérature « comme un récit d’après-guerre fondé sur l’impossibilité du retour ». Je rappelle qu’un de ses livres précédents, Les Disparus, était « une quête de ses origines racontant une histoire dont les derniers témoins sont enfouis parmi les 30 000 juifs assassinés dans le bois de Bolechow, petite ville polonaise vidée de ses habitants par les nazis et annexée à l’Ukraine par Staline »… Deleuze l’avait dit, lui qui connaissait bien la grande littérature américaine, ses auteurs sont des visionnaires. Aujourd’hui la revue America s’est donnée pour objectif de raconter le pays à travers le regard de ses écrivains, « le temps des quatre années de la présidence de Donald Trump ». Au sommaire de la dernière livraison : Un grand entretien avec James Ellroy ; le FBI, j’y reviendrai parce que l’enquête de Philippe Coste et Julien Bisson vaut son pesant d’histoire de l’ombre, très éclairant ; la dernière nouvelle de Jim Harrison, qui nous a quitté l’an dernier et Mark Twain : avec Huckleberry Finn, et Tom Sawyer, son ami. Sous couvert de conte pour adolescent, Les Aventures de Tom Sawyer sont un éloge de la désobéissance. Et Les Aventures de Huckleberry Finn en 1884, huit ans après. On se souvient de l’incipit : « Vous savez rien de moi si vous avez pas lu un livre qui s’appelle Les Aventures de Tom Sawyer… » Et là « On passe de la comédie picaresque à une exploration métaphysique des noirceurs de la condition humaine – résume André Clavel – avec une dénonciation plus virulente des codes sociaux et des conventions religieuses. Tom y joue le rôle de Don Quichotte : tout est dans les livres, il suffit de s’en inspirer pour apprendre à vivre ».

Par Jacques Munier

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