LE DIRECT
Bordeaux, manifestation contre la loi Travail, 9 mars 2016

Le Journal des idées par Claire Blandin

4 min
À retrouver dans l'émission

Dans le cadre de la matinale des historiens, Claire Blandin, spécialiste de la presse et des médias, s'est arrêtée sous les giboulées de commentaires critiques sur la loi El Khomri dans nos quotidiens

Bordeaux, manifestation contre la loi Travail, 9 mars 2016
Bordeaux, manifestation contre la loi Travail, 9 mars 2016 Crédits : Thibaud MORITZ - Maxppp

Après avoir publié un texte favorable au projet il y a quelques jours, les bien nommées pages Débats du Monde accueillent la tribune d’une douzaine d’économistes dubitatifs : la réforme des prud’hommes, prévue dans le projet de loi El Khomri, revient, pour eux, à « priver un travailleur de la protection d’un juge et y substituer un barême ». « C’est sans doute pour cette raison, disent-ils, que 70 % des Français – de droite et de gauche – y sont opposés. L’opinion publique n’a certes pas forcément raison, et il y a la place pour un débat. » C’est ce débat qu’ils veulent lancer. Le fait de le focaliser sur les coûts du licenciement représenterait une fausse piste : ils ne sont pas « selon la littérature macro et microéconométrique, un facteur majeur du chômage. » Ayant ainsi porté leur parole d’experts, les auteurs proposent des pistes pour réinjecter du fonctionnement démocratique dans la vie des entreprises : « la mesure essentielle devrait viser à renforcer la légitimité des syndicats pour déboucher sur une véritable démocratie sociale » Pour eux « une politique effective de lutte contre le chômage durable (…) exige un travail de longue haleine, à base de politiques actives à mener en direction des personnes vulnérables, (…) une politique du logement qui favorise la mobilité et évite les ghettos, une politique de l’emploi qui lutte véritablement contre les discriminations à l’embauche, et plus généralement une politique visant à promouvoir la cohésion sociale et la réduction des inégalités. » Scandé cinq fois dans cette conclusion le « politique » est, pour les auteurs de ce texte, le grand absent de la réflexion actuelle : où est la décision, l’orientation, l’impulsion ?

Si les tribunes d’économistes se succèdent dans Le Monde, elles s’affrontent dans La Croix

Le quotidien catholique oppose les points de vue d’Agnès Benassy-Quéré et de Benjamin Coriat sur ce que le nouveau projet de loi pourrait produire sur l’emploi des jeunes. Pour la première, ils auraient tout à y gagner car cette réforme encouragerait les entreprises à recruter et à créer des embauches plus stables ; pour le second les jeunes sont menacés car les premières embauches se font, pour 86% d’entre elles, dans des emplois précaires ; et la protection des apprentis disparaîtrait largement.

Et l’Histoire, dans tout ça ?

C’est Alain Duhamel qui, dans Libération, propose une analyse historique de cette actualité sociale : Emmanuel Macron serait un « Giscard de gauche ». A quelques générations d’écart, l’éditorialiste trouve chez les deux hommes les mêmes brillantes carrières universitaires, la même précocité au ministère des Finances. Ils sont pour lui des « franc-tireurs dans leurs propres camp » et des « anticonformistes ». Les derniers mois ont, pour Alain Duhamel, fait d’Emmanuel Macron un personnage politique incontournable, et la tribune apporte sa pierre à la construction médiatique en cours de la figure présidentiable du jeune ministre des Finances. Mais, pour l’historienne, la lecture de ces pages sonne surtout comme un puissant rappel : celui de la place de la presse et du débat d’idée au cœur de notre fonctionnement démocratique. En France, c’est la Troisième République qui a formellement donné ce rôle aux quotidiens populaires, médias de masse du temps. Défendant en 1881 la liberté de la presse, le sénateur Eugène Pelletan déclarait : « La presse à bon marché est une promesse tacite de la République au suffrage universel. Ce n’est pas assez que tout citoyen ait le droit de voter. Il importe qu’il ait la conscience de son vote, et comment l’aurait-il, si une presse à la portée de tous ne va chercher l’électeur jusque dans le dernier village ? (…) La presse à bon marché, cette parole présente à la fois partout et à la même heure grâce à la vapeur et à l’électricité, peut seule tenir la France tout entière assemblée comme sur une place publique et la mettre, homme par homme, jour par jour, dans la confidence de tous les événements et au courant de toutes les questions. » Éclairant l’opinion publique sur les projets de ses représentants, alertant le gouvernement sur les mouvements des électeurs, les experts ont succédé aux intellectuels, mais trouvent, dans la diversité des médias contemporains leurs espaces d’expression. A la vapeur et à l’électricité ont succédé la tablette et l’écran connecté, mais, au cœur de la démocratie, vit encore la presse, et vivent les idées.

Par Claire Blandin

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......