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Le Journal des idées par Gloria Origgi

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La déchéance de nationalité est-elle une mesure symbolique? Il semble en effet, à l’œil naïf de la philosophe rationaliste que je suis, que le symbolique envahit les débats d'idées des vieilles démocraties libérales.

 La légitimité du politique, qu’on justifie selon les philosophes dans un espace de raisons, s’ancre aux passions symboliques qu’il arrive à susciter. Ce qui fait réagir les cœurs et les esprits n’est plus l’efficacité pratique des mesures prises par les gouvernants, mais la portée symbolique de leurs actes.C’est ainsi que le philosophe Jean Luc Nancy s’en prend à la déchéance de nationalité en proposant un analyse étymologique du mot “déchéance” dans les pages du quotidien La Croix : “C’est en France, vieille nation ébranlée, pays le plus centralisé, doté d’une très forte image de lui-même, que cette idée de « déchéance » a germé. Sa force est très frappante, elle tient au mot « déchet » qu’on y entend. Quand on est déchu, (du verbe “déchoir”: Tomber dans un état inférieur à celui où l'on était, s’abaisser) on devient un déchet. Il existait déjà tous les instruments juridiques pour frapper quelqu’un d’indignité. « La déchéance de nationalité » n’est qu’une façon d’accrocher à cette possibilité un mot bien infamant.” .

La question donc n’est pas de comprendre tout simplement l’intérêt et l’efficacité de la déchéance de nationalité et de se poser des questions simples et naïves - que peut être quelque citoyen encore se pose - du type: Est-ce qu’il est utile d’enlever la nationalité à des terroristes potentiels ou actuels et les laisser rentrer dans d’autres pays là où il sera impossible pour nos services des renseignements de tracer leurs mouvements et pour notre justice de les condamner? N’est il pas mieux de les garder dans le territoire où ils ont commis ou ont l’intention de commettre de crimes afin de pouvoir les juger et les suivre dans leurs réseaux? Y-a-t’il des données à cet égard? Quels sont les résultats dans d’autres pays où des mesures comparables ont été prises?

Mais le symbolique s’empare de la scène médiatique et de la politique française (et non seulement, à juger au moins de l’acte symbolique du bon Matteo Renzi en Italie qui a décidé de déguiser les plus belles statues de l’art gréco—romain en toilettes publiques, là aussi pour des raison de respect du symbolique) et ces minables questions de rationalité limitée paraissent évidemment aujourd’hui bien ringardes.

Et c’est ainsi que le débat sur les conséquences symboliques des actions politiques se poursuit autour de la démission de la ministre Christian Taubira.

Dans les pages du Figaro, le politologue et sondeur Jérôme Sainte-Marie essaie de mesurer l’impact symbolique de cette démission sur les sympathisants de gauche. “Quelle autre réforme que celle du « mariage pour tous » les sympathisants de gauche peuvent-ils se représenter comme une avancée ? Faute de nouveaux droits sociaux, cette loi sociétale offrait un symbole facile aux anciens électeurs de François Hollande, pour se convaincre que, tout de même, ils n’avaient pas à regretter leur vote. S’ils en doutaient, la virulence des attaques venues de la droite contre l’ancienne Garde des sceaux les rassurait.”

Partout en Europe, à gauche, comme à droite et à l’extrême droite, on a besoin du symbolique. Pour justifier les dérives libérales et autoritaires des démocraties européennes on déplace le débat sur le symbolique en invoquant un patriotisme rénové qui demande l’affichage des drapeaux aux fenêtres et brandit la laïcité, quelle que soit son interprétation, comme symbole d’un Occident de plus en plus confus, qui ne sait pas trop quelles valeurs défendre à part le droit fondamental de bombarder les autres, faire du commerce avec les pires canailles de la globalisation et piller ressources naturelles et culturelles au nom de la “responsabilité”.

Ironiquement, comme le fait remarquer le sociologue Mahnaz Shirali dans Le Monde, le pragmatisme, de moins en moins à la mode en Occident, est le nouveau mot d’ordre à Téhéran où les anciens combattants d’Allah sont devenus des hommes d’affaires qui n’ont pas de temps à perdre à regarder les statues débraillées dans les musées de Rome, car trop occupés faire avancer la modernité. Et je cite: “Loin de ressembler aux «  hommes de Dieu  », prêchant des discours apocalyptiques, ils sont devenus de fins stratèges qui savent mener à bien leur travail selon la logique politique des modernes”.

Une inversion des rôles intéressante qui laisse la philosophe que je suis de plus en plus perplexe

Gloria Origgi

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