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Le Journal des idées par Marylène Patou-Mathis

5 min
À retrouver dans l'émission

Des idées, les chercheurs n’en manquent pas ; les faire connaître au plus grand nombre est une de leurs principales préoccupations.

La publication d’articles dans des revues scientifiques est un passage obligé. C’est à travers elles que les connaissances sont transmises, que les échanges d’idées naissent et que les controverses s’instaurent. On se critique, on polémique. Souvent la presse écrite et les médias s’en font l’écho ; le débat devient alors public et souvent plus vif à cause de raccourcis faute de temps à l’antenne ou d’espace dans un journal. En témoignent les discussions actuelles autour de la viande, de la souffrance animale et du statut juridique des bêtes. Aujourd’hui, le chercheur est évalué sur son nombre de publications, sa bibliométrie. Ceci étant, toutes les revues scientifiques n’ont pas la même valeur ; les anglo-saxonnes, en particulier américaines, sont les mieux cotées. Pourquoi ? Parce qu’elles sont les plus lues, l’anglais étant la langue la plus répandue dans les milieux scientifiques (qui ne compte que 2 % de francophones) et donc les plus citées. L’idée d’analyser les articles scientifiques en prenant en compte les citations émerge dans les années 1960 avec Eugène Garfield. Il fonde à Philadelphie, l’Institute for Scientific Information (l’ISI), une société privée qui développe une base de données bibliographiques multidisciplinaire, le Science Citation Index (SCI ; 13 millions de références et 150 millions de citations enregistrées depuis 1964, par 4 500 périodiques). Pour évaluer la « consommation » d’articles et de périodiques digérée par les scientifiques, des indicateurs fournis par le SCI ont été choisis dont le fameux « facteur d’impact » régulièrement actualisé (c’est-à-dire le nombre de citations/ le nombre d’articles publiés par la revue). Depuis l’indexation des publications, celles de plus fort impact, étant les plus lues, sont privilégiées par les chercheurs, à l’instar de Nature et Science. Si l’on veut en effet que les résultats originaux, ceux qui participent à l’avancement de la science, puissent être lus par les scientifiques du monde entier, il est devenu indispensable de les publier dans ces revues dites indexées.

Des voix se sont élevées contre ce classement soulignant que toutes les disciplines ne sont pas représentées équitablement et que certaines revues non anglophones ou très spécialisées, s’adressant à des communautés scientifiques restreintes, ne sont pas indexées alors qu’elles contiennent parfois des articles fondateurs, voire révolutionnaires. On note, à l’inverse, que de nombreuses publications parues dans ces revues indexées s’avèrent être de piètre qualité, voire des mystifications. Je conseille aux auditeurs de lire à ce propos l’article provocateur du chercheur américain John Loannidis, spécialiste des questions de santé, paru en 2005 dans PLOS Medecine : « Pourquoi la plupart des découvertes publiées sont fausses ». Il y démontre, entre autres, l’influence, dans les recherches biomédicales, des intérêts financiers qui font pression pour l’obtention rapide des résultats. La plupart des indices et classements bibliométriques existants ont été critiqués pour leur manque de scientificité ; pourtant tous les chercheurs y font référence, souvent contraints par les modalités d’avancement de leur carrière. Nous sommes entrés dans l’ère des commerçants, prédite par Nietzsche, dans la culture de l’évaluation. On juge la qualité d’un chercheur en se référant à ces indices, notamment l’indice de citation (h), proposé en 2005 par le physicien Jorge Hirsch, employé pour quantifier sa productivité et son impact dans la communauté scientifique. Connu de tous, étant visible en un simple clic, il favoriserait l’esprit de compétition. Absurdité disent certains, car il suffit de publier un article où les données ou interprétations sont sujets à caution pour voir son indice h grimper. Pour ces réfractaires, il favorise surtout la publication d’articles à « sensation » sur des thèmes « porteurs » dont les médias pourront s’emparer.

Les indices bibliométriques devraient donc être utilisés avec circonspection. Les idées germent en liberté et s’étoffent avec le temps. Elles doivent pouvoir s’exprimer sans contraintes et ne pas forcément suivre les modes qui comme chacun sait sont vouées à se démoder. 

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