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Éthique du consentement

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Les femmes et le harcèlement : la tribune du Monde, signée par des femmes qui défendaient pour les hommes « la liberté d’importuner », a ouvert un débat dans le débat.

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Le Monde ouvre donc de nouveau ses pages débats, cette fois aux réactions suscitées par la tribune d’une centaine de femmes dans ses colonnes, cosignée notamment par Catherine Deneuve, Catherine Millet, Elisabeth Lévy ou Brigitte Lahaie, dénonçant le retour du puritanisme qu’impliquerait selon elles la libération de la parole des femmes sur le harcèlement sexuel. 

Michelle Perrot, qui se dit plus déçue que choquée par « leur distance de femmes non concernées, libres et triomphantes au-dessus de la mêlée des corps » estime qu’« on peut se sentir solidaire d'une injustice sans l'avoir éprouvée » et que cette « inconscience des violences réelles subies par les femmes » la sidère. Pour la spécialiste de l’histoire des femmes, s’il est vrai que la frontière est « parfois ténue qui sépare drague, séduction, harcèlement, cette zone confuse où les sexes se côtoient, sans savoir encore s'il s'agit de jeu, de désir ou de captation », et où s'abreuvent « l'imaginaire, la poésie, le roman », la question ouverte par la libération de la parole est tout autre : il s’agit de « dénoncer un système de domination considéré comme tellement normal qu'il est indécent d'en parler ». À propos de la victimisation dénigrée, l’historienne relève « des arguments éculés, ressassés » qui « font des femmes les éternelles " emmerdeuses " qui empêchent de danser en rond ». Leur protestation « ne saurait être assimilée à une plainte qui les enfermerait dans le statut d'éternelles victimes », alors qu’au contraire, « elle fait d'elles des actrices qui résistent à une pression, à une domination dont elles ne veulent plus. Le malentendu est total. Dire non, c'est justement s'affirmer comme individu libre. »

Le quotidien publie également une revue de la presse internationale, car la tribune des cent femmes a eu un retentissement considérable, du fait notamment de l’une de ses signataires la plus célèbre à l’étranger, Catherine Deneuve. Stéphanie Le Bars en résume les grandes lignes : « Comme les journaux britanniques The Telegraph ou The Guardian, beaucoup de médias rappellent les critiques émises par l'actrice lors du lancement du mot-clé #metoo. De même, le journal brésilien Folha de Sao Paulo, à l'unisson d'autres médias à travers le monde, rappelle la polémique qu'avait suscitée Mme Deneuve lorsqu'elle avait pris la défense du cinéaste Roman Polanski ». Et la journaliste signale des « lignes de fracture ». « Selon la BBC, la polémique met aux prises deux générations de féministes : les plus âgées " qui voient dans #metoo une menace pour la libération sexuelle obtenue dans les années 1960 " et les plus jeunes, pour qui " la lutte contre le harcèlement sexuel constitue la dernière étape dans le combat des droits des femmes ". Courrier International prend également le relais des réactions dans la presse étrangère, avec une curieuse dominante : « Seule la France pouvait s’attaquer à #MeToo », et le conservateur Die Welt de recycler les clichés sur « le libertinage, la galanterie et la liberté sexuelle », jusqu’à débaucher Foucault avec le marquis de Sade contre « la police du puritanisme »… En Italie, où le mouvement #MeToo a été accueilli de façon très critique, le Quotidiano Nazionale évoque avec tendresse sous la plume de Maristella Carbonin « le bestiaire qui peut aussi être divertissant : il y a le baratineur, le joli cœur, le dragueur en série, le dissimulateur. Dans le temps, il y avait aussi les vitelloni (les jeunes oisifs), mais l’espèce semble avoir disparu ». 

Le mensuel Philosophie magazine propose à point nommé un dossier sous le titre « Peut-on désirer sans dominer ? » Eva Illouz estime que la révolution des années 60 n’a pas seulement libéré les femmes de l’emprise des hommes, elle les a placées en position de faiblesse sur « un marché sexuel » dérégulé. La sociologue met en cause notamment la transformation de l’image des femmes dans la publicité, où leur « corps devient sexy », sa nudité affichant le signe de sa « disponibilité ». Et si l’on a libéré la sexualité, c’est « sans toucher au pouvoir social et économique des hommes, ce qui revient à placer les femmes dans une position de vulnérabilité structurelle ». Ne leur reste en somme qu’à faire valoir une « éthique du consentement » : « vous pouvez faire tout ce que vous voulez, pour autant que la personne avec qui vous le faites est consentante ». C’est précisément la piste explorée par la philosophe Manon Garcia, qui souligne que dans des rapports de pouvoirs, « il est plus difficile et plus coûteux de devoir dire non quand on ne veut pas, que de ne pas dire oui ». Sans compter l’effet de sidération en cas d’agression, qui peut paralyser la victime. « Suffit-il de ne pas dire non pour que le rapport soit considéré comme voulu ? » La logique de la séduction, le « frisson » qu’elle provoque chez les hommes, tient pour beaucoup au fait de « vaincre l’incertitude ou le refus ». C’est la raison pour laquelle doit s’imposer cette « éthique du consentement », dans les relations entre hommes et femmes, et jusque dans le droit, qui n’est pas clair à cet égard : normal, il est écrit par des hommes…

Par Jacques Munier

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