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Manifestation de soldats et marins, Vladivostok, mars 1917

Octobre 17

5 min
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En prélude à la programmation spéciale consacrée à la révolution russe ce weekend sur notre chaîne, Le journal des idées s’intéresse à l’écho de l’événement dans la presse et l’opinion publique à l’époque.

Manifestation de soldats et marins, Vladivostok, mars 1917
Manifestation de soldats et marins, Vladivostok, mars 1917 Crédits : TASS - AFP

Et bien évidemment c’est d’abord la chronologie de la Grande Guerre qui oriente l’information et l’interprétation des événements, comme le montrent Sophie Cœuré et Jean-François Fayet dans la dernière livraison de la revue Vingtième Siècle. Le dossier aborde également les répliques d’octobre 17 aux confins de l’Empire russe, en Ukraine, dans le Caucase et au Turkestan, ainsi que la complexité et l’ambivalence du rapport à cette histoire dans la Russie d’aujourd’hui : « La révolution comme subversion de l’État – résument les coordonnatrices du dossier – comme moment de chaos destructeur et de guerre civile fonctionne mal dans l’abécédaire unanimiste et patriotique de l’État fort et stable, en vigueur lorsqu’au Kremlin on évoque l’histoire de la Russie. Les guerres dans ce registre valent mieux que la révolution. » Pour ce qui concerne la réception de l’événement à l’époque, « les Européens n’ont que très lentement pris la mesure des conséquences politiques » car c’est d’abord le prisme de la guerre qui lui donne sens. Même si « la plupart des agences de presse maintenaient des correspondants permanents à Petrograd et souvent à Moscou », la censure et la propagande des pays belligérants filtrent l’information, qui se met à circuler « plus rapidement s’agissant de la révolution d’Octobre ». C’est qu’en février, la révolte peut encore passer pour un soulèvement contre les défaillances – et les défaites militaires – de l’État tsariste, côté français et alliés. Le correspondant de L’Illustration parle d’« une formidable victoire sur le prussianisme », alors qu’avec l’insurrection d’octobre – je cite « ce sont les amis de l’Allemagne qui s’installent au Palais d’Hiver ». Entre-temps est passé le fameux « wagon plombé » de Lénine traversant le Reich pour rejoindre son pays. Sa proposition invitant « tous les belligérants, et pas seulement l’Allemagne, à conclure une paix sans annexion ni contribution », seulement diffusée par Reuters à Londres, reste inaudible face aux rumeurs de trahison, vite concrétisées par la signature d’une paix séparée à Brest-Litovsk. C’est la thèse du complot germano-bolchevik qui s’impose, la presse pacifiste et internationaliste étant censurée, seule un poignée de militants est touchée par l’élan pour le jeune Octobre, comme Gramsci en Italie, « qui font le lien avec espoir entre la situation russe et les troubles qui agitent le prolétariat, les campagnes et l’armée ». Les seuls relais de la révolution sont alors les partis ouvriers et les syndicats.

Dans son livre Octobre 17, la révolution trahie, publié aux éditions Lignes, Daniel Bensaïd met l’accent sur le moment révolutionnaire

Et ce « renversement du monde, jusque dans les détails de la vie quotidienne : à Odessa, les étudiants dictent aux professeurs un nouveau programme d’histoire ; à Petrograd, des travailleurs obligent leurs patrons à apprendre le nouveau droit ouvrier ; à l’armée, des soldats invitent l’aumônier à leur réunion pour donner un sens nouveau à sa vie »… Le philosophe réfute le déterminisme historique de ceux qui font un lien direct entre la terreur de la guerre civile et la grande terreur des années 30, et qui relativisent ainsi la signification des années 20, « les choix qui s’y présentent, les conflits d’orientation au sein du parti bolchevique, pour en faire une simple pause ou trêve entre deux poussées terroristes ». Pourtant, c’est là l’héritage vraiment révolutionnaire d’Octobre : avant la mise en place de la bureaucratie soviétique et la déportation ou l’exécution des cadres et dirigeants de la période révolutionnaire, une période d’authentique utopie s’est déroulée, une efflorescence culturelle et sociale qui s’est étendue à toute l’Europe dans les décombres de la Grande Guerre. Quelques témoins dispersés ont été réunis par François Bonnet dans un livre paru chez Don Quichotte sous le titre Des vies en révolution, ces destins saisis par Octobre 17. Parmi ces destins, celui de la flamboyante Lettonne Asja Lacis, esquissé par Nicolas Auzanneau. Passionnée de théâtre, elle vit intensément la révolution, notamment l’effervescence créatrice et artistique qu’elle suscite ? Assistante de Max Reinhardt, puis du jeune Bertolt Brecht dont elle deviendra la compagne, elle croise la route de Walter Benjamin à Capri, au printemps 1924. Dans sa préface au Journal de Benjamin, Gershom Sholem précise : « La liaison érotique avec elle allait de pair avec une forte influence intellectuelle qu’elle a exercée sur lui ». Walter Benjamin lui a dédié Rue à Sens unique, Einbahnstrasse, le seul ouvrage paru de son vivant, un livre d'un genre nouveau, dont André Breton dira qu’il est un exemple unique de pensée surréaliste, dans lequel Walter Benjamin pratique le collage à la manière des télescopages poétiques de Dada et des surréalistes, avec des notes autobiographiques, souvenirs d'enfance, des aphorismes, des scènes de la vie urbaine… La dédicace de l’auteur de Sens unique : « Cette rue se nomme Rue Asja Lacis qui en fut l’ingénieur et la perça au cœur de l’auteur ».

Par Jacques Munier

Chroniques

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