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"En retard, toujours en retard..." Alice au pays des merveilles, Tim Burton

Le temps déborde

5 min
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Bientôt le weekend, le temps libéré, le farniente.. Enfin, pour ceux d’entre nous qui savent changer de braquet, sinon c’est encore et toujours la course !

"En retard, toujours en retard..." Alice au pays des merveilles, Tim Burton
"En retard, toujours en retard..." Alice au pays des merveilles, Tim Burton Crédits : AFP

L’hebdomadaire Le un pose la question : Est-il urgent de ralentir ? Et pourquoi, alors que nous avons gagné tant de temps pour nous, avons-nous l’impression fatale qu’il s’accélère inexorablement ? Ce que le philosophe Clément Rosset désignait comme une « hallucination collective » est en effet démenti par la réalité, que rappelle Jean Viard, le sociologue du temps libre : nous avons gagné des années d’espérance de vie, on dort en moyenne trois heures de moins que nos grands-parents, on travaille moins longtemps… Au total, « Le temps non contraint a été multiplié par quatre en un siècle », alors pourquoi cette impression stressante que nous en manquons en permanence, et que confirment les enquêtes d’opinion ? Pour Jean Viard, plusieurs raisons à cela : d’abord la mobilité accrue. « Une personne parcourait en moyenne cinq kilomètres par jour en 1960, contre cinquante aujourd’hui. » Ensuite, « le lien entre la vitesse et la polyactivité : l’enjeu est d’aller plus vite et de faire plusieurs choses en même temps ». Et surtout « la pression des marchands de temps libre. La télévision, c’est 100 000 heures. Autant que le travail et les études. Depuis que la télé a été inventée, l’espérance de vie a été prolongée de 100 000 heures. Toute cette vie nouvelle, on la passe devant la télé. » D’ailleurs, les négociants du temps de cerveau disponible se sont multipliés, avec le nombre de chaînes et l’émergence du continent Internet… Enfin, comme le rappelle Christophe Bouton, au travail les nouvelles méthodes de management « centrées sur l’optimisation du temps : néotaylorisme, toyotisme, lean manufacturing, etc. ont été largement appliquées non seulement dans l’industrie, mais aussi, depuis les années 1980, dans le secteur tertiaire et maintenant dans les services publics. » Ce que le philosophe appelle, en citant Gilles Finchelstein, la « dictature de l’urgence », a ainsi contribué « à diffuser des normes sociales du temps qui sont, aujourd’hui, la rapidité, la performance, la flexibilité, la mobilité, la réactivité ou la proactivité. Ces normes prennent parfois la forme d’une discipline, au sens que donne à ce mot Michel Foucault : une manière de penser et d’agir contrainte socialement mais intériorisée par les individus. Ce contrôle insidieux tend à faire de la dictature de l’urgence une tyrannie douce, et d’autant plus efficace. » Une tyrannie confirmée par la science. Car si les temps changent, le temps, lui, ne change pas, affirme notre confrère Étienne Klein. Le physicien et par ailleurs spirituel animateur sur notre chaîne de La conversation scientifique estime que l’expression « le temps s’accélère » ne dit rien sur le temps, ni même sur notre époque, seulement sur notre rapport à elle. « En réalité – explique-t-il – nous sommes moins les victimes d’une prétendue accélération du temps que de la superposition de multiples présents contradictoires entre eux : en même temps que nous tentons de nous concentrer, nous répondons aux sollicitations de notre téléphone portable ou de notre ordinateur. Souvent, cette juxtaposition de stimuli ou d’injonctions nous excite parce qu’elle crée une sensation de tourbillon existentiel : elle se transmute alors en artefact de vitalité, en griserie cinétique. Mais parfois, au contraire, elle nous stresse, voire nous consume. » Du coup « les temps propres des individus se désynchronisent » et « nous n’habitons pas tout à fait le même présent. Une sorte d’entropie chrono-dispersive empêche désormais que nous soyons vraiment ensemble », en partageant un temps commun. Les remèdes à cela ? « Yoga, méditation, déconnection, slow ceci, slow cela ? Le physicien Erwin Schrödinger expliquait qu’il suffit d’un baiser sincère : Aimez une fille de tout votre cœur et embrassez-la sur la bouche : alors, le temps s’arrêtera »… Chose que confirment les neurosciences pour ce qui concerne aussi l’activité cérébrale et la mémoire : l’amour partagé « provoque la sécrétion de dopamine – hormone liée au plaisir sexuel – et d’ocytocine – hormone de l’attachement ». Deux messagers chimiques qui favorisent la conservation et le rappel des souvenirs. Dans le dossier consacré cette semaine par l’hebdomadaire _Le Point_aux prodiges de la mémoire, le chercheur en neuropsychologie et imagerie cérébrale Francis Eustache insiste également sur le temps gratuit consacré à la rêverie. C’est alors ce qu’on appelle le « réseau du mode par défaut » qui s’active dans les structures médianes du cerveau, dès lors que nous sommes isolés des stimulations extérieures en rêvassant, imaginant des scénarios plausibles ou fantaisistes, ou en reconstruisant des souvenirs autobiographiques, et par exemple le dernier ou le prochain baiser… Ces moments d’abandon cognitif seraient essentiels pour l’encodage des souvenirs, le travail et les performances de la mémoire, sans compter la stimulation de la créativité. Chez les enfants, l’accès permanent à internet interdit les moments de rêverie et handicape cette faculté essentielle en bloquant « la construction de représentations internes ». Il faut laisser du temps au temps pour que « la mémoire se synthétise » comme dans le sommeil. Alors ce weekend, rêvassez bien sous la couette, et en bonne compagnie si possible !

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
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