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Procès de Charles Maurras à Lyon les 25/26/27 janvier 1945

Célébration ou commémoration ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Le débat ouvert par l’inscription de Charles Maurras sur la liste des commémorations nationales 2018 soulève des questions décisives sur les rapports complexes de l’histoire et de la mémoire.

Procès de Charles Maurras à Lyon les 25/26/27 janvier 1945
Procès de Charles Maurras à Lyon les 25/26/27 janvier 1945 Crédits : LE PROGRES - Maxppp

Une fois de plus, tous les exemplaires du Livre des commémorations nationales sont partis au pilon, cette fois pour en supprimer la notice sur le polémiste emblématique de L’Action française, antisémite notoire et soutien du régime de Vichy, condamné en 1945 pour intelligence avec l'ennemi à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale. Le précédent était dû à Céline, en 2011, qui avait eu les mêmes conséquences, en plus de celle de débaptiser le Haut Comité des célébrations nationales, devenu Haut Comité pour les commémorations nationales. C’est sur cette distinction que s’appuient deux de ses membres éminents, Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory, pour justifier dans _Le Monde_l’inscription de Maurras sur la liste des propositions où figurent également, avec l'attribution du prix Nobel de la paix à René Cassin ou l'Armistice de 1918, la diffusion du premier épisode des Shadoks. « Commémorer, ce n’est pas célébrer – insistent-t-ils. C’est se souvenir ensemble d’un moment ou d’un destin : on commémore la Saint-Barthélemy, on ne la célèbre pas. » En l’occurrence, il s’agissait aussi de rappeler « ce que furent les mouvements intellectuels et politiques d’extrême droite sous la IIIe République. Et le rôle qu’y joua un personnage tel que Charles Maurras, que son nationalisme monarchiste, antisémite, raciste, conduisit en 1940 à un soutien immédiat au régime du maréchal Pétain ». Les historiens estiment « que s’il revient à l’Etat de proposer de fêter le souvenir des moments lumineux, pour l’inspiration qu’ils peuvent nourrir dans l’avenir, c’est son devoir aussi de braquer quelque lumière sur les périodes les plus sombres ». L’antiparlementarisme des années 30 en fait partie, qui conduisit à la révolution nationale de Vichy et à l’antisémitisme d’État. « Il nous était apparu impossible de ne pas parler de Maurras l'année des 150 ans de sa naissance », ajoute Danièle Sallenave dans le Figarovox. La présidente du Haut comité aux commémorations nationales souligne son « influence sur la vie intellectuelle et littéraire française » mais admet que « le mot commémoration pose problème », du fait qu’il « a une connotation proche de l'hommage, positive ». Et elle considère indispensable de « mener une réflexion sur notre rôle et sur le sens des commémorations », tout comme « de trouver un moyen de transmettre, notamment aux jeunes générations, une vision complexe de l'Histoire de France, avec ses hauts faits, sa grandeur, mais aussi ses zones sombres. » Sébastien Ledoux élargit la focale dans Le Monde.fr « Ce qui est commémoré, au-delà des individus ou des événements, est une expérience humaine inscrite comme ressource de sens dans un horizon d’attente. » Mais l’historien estime que « Si l’action et la pensée de Charles Maurras doivent être transmises pour notre connaissance du passé national dans toute sa complexité et sa conflictualité, elles peuvent difficilement l’être dans le cadre de commémorations publiques qui déterminent ce qui dans le passé peut faire ressource de possibles pour le présent et l’avenir d’une collectivité nationale arrimée aux principes de la République. » Car « L’acte de commémorer est intrinsèquement lié à la dimension symbolique de l’hommage. Pour une institution républicaine qui ambitionne une mise en récit de l’histoire nationale par la voie commémorative, les choix imposent une grande clarté à l’heure où la promotion d’une histoire identitaire contre-républicaine va bon train, et où les propos et actes antisémites se banalisent. » Même son de cloche dans les pages Idées de Libération, où un collectif d’historiens et de militants antiracistes, dont Catherine Coquio, François Heilbronn, Nadia Méziane ou Christophe Tarricone rappellent que « Les commémorations ne concernent pas seulement le passé, elles engagent aussi le présent. Aujourd’hui, ce seraient Maurras et Chardonne qu’on pourrait célébrer avec les réserves d’usage, comme on apprécie un alcool avec modération. » Les signataires jugent urgente une réflexion de fond sur la mission du Haut Comité et les « dysfonctionnements qui l’ont conduit à inviter à célébrer au nom de la Nation la naissance de ses ennemis les plus féroces – ennemis non seulement de la République, mais de l’idée même d’une humanité commune ». Car « Il n’y a pas un an, la victoire de l’extrême droite était une possibilité concrète dans ce pays, comme ailleurs en Europe où elle parvient par endroits au pouvoir. Prétendre la combattre en banalisant ses maîtres à penser les plus radicaux, ou en les célébrant officiellement, est une contradiction difficilement tenable pour ceux qui ont été élus contre cette menace. » Dans les pages Débats & controverses de L’Humanité, le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire évoque la responsabilité « éthique » des commémorations officielles. En l’occurrence, face aux tentatives de « dédiabolisation » et de banalisation de l’extrême droite, commémorer Charles Maurras apporterait une caution officielle à cette stratégie. D’autant que « le contexte international, particulièrement en Europe de l’Est (Pologne, Hongrie etc.) vient souligner que les ambiguïtés mémorielles et historiques servent avant tout à cacher des entreprises de réhabilitation d’un nationalisme autoritaire, xénophobe et antisémite qui a régné dans les années 1930 ».

Par Jacques Munier

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