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Michel Foucault, mars 1977

« Les aveux de la chair »

5 min
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Un livre commence à faire parler de lui alors qu’il n’est pas encore paru : c’est le quatrième et dernier volume de l’Histoire de la sexualité par Michel Foucault (Les aveux de la chair à paraître le 8 février, chez Gallimard).

Michel Foucault, mars 1977
Michel Foucault, mars 1977 Crédits : M. Bancilhon - AFP

C’est sans doute le dernier grand inédit de la philosophie du XXe siècle… Dans les pages idées de L’Express, Alexis Lacroix évoque la manière très particulière de « diagnostic du présent » que Foucault entreprend dans le tréfonds des archives et de la mémoire qui animent en sous-main notre « modernité ». Une méthode qu’on peut qualifier d’inactuelle et de généalogique, façon Nietzsche, et qui trouve une parfaite illustration dans le commentaire de l’opuscule de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? », l’occasion de mettre en cause la notion d’un progrès linéaire qui serait instruit par la raison. Pour Foucault, la question revenait à se demander : « Qui sommes-nous ? », c’est-à-dire, comme le résume Frédéric Gros cité dans l’article : « de quelles synthèses historiques est constituée notre identité ? », et aussi « comment pourrions-nous être autrement ? » Le diagnostic du présent relègue ainsi les analyses convenues en termes de progrès rationnel ou de réalisation de la raison dans l’histoire pour se concentrer sur les subjectivités, le « travail de nous-mêmes sur nous-mêmes en tant qu’êtres libres », ce que le philosophe désigne aussi comme l’effet de la liberté, toujours en regain d’elle-même dans le processus d’émancipation. Ce qui donne à son humanisme paradoxal cette aptitude à saisir, dans l’archive comme dans le présent, les figures minoritaires de réprouvés, de réfractaires ou d’embastillés. Philosophie magazine sort aujourd’hui un hors-série consacré à Foucault, le courage d’être soi. Philippe Chevallier raconte la genèse de ce quatrième tome de l’Histoire de la sexualité qui devait être en fait le premier, après l’ouverture de la série par La volonté de savoir, destiné à en tracer le programme, ce qui en dit long sur la méthode de Foucault. Comme le montre le cours du Collège de France de l’année 1980-81 sur « Subjectivité et vérité », sa pensée s’oriente alors, depuis les dispositifs de pouvoir, vers la subjectivité comme rapport de soi à soi dans l’horizon des arts de vivre et de l’histoire de la sexualité. Il est amorcé par l’étude de cette volonté de savoir qui, au XIXème siècle, va produire une « explosion discursive » autour de la sexualité dans un sens normatif. Le projet devait déboucher sur une « archéologie de la psychanalyse » mais c’est dans la direction opposée que se tourne finalement Foucault, vers les sources antiques de l’introspection, puis celles, chrétiennes, des techniques de l’aveu et de la pénitence dans la confession. Entre elles il souligne une continuité, s’opposant à l’idée qui voudrait que le christianisme ait mis fin à une morale de tolérance de l’antiquité païenne. En comparant les écrits d’auteurs de la fin de l’Empire romain comme Artémidore qui déchiffre les rêves sexuels ou les stoïciens avec ceux des premiers Pères de l’Église, il met en lumière une même éthique sexuelle fondée sur le principe selon lequel le plaisir et la jouissance doivent être contrôlés pour éviter de verser dans l’excès et la violence. C’est cette norme de la « bonne sexualité » qui s’illustre notamment dans la fable de l’accouplement des éléphants reprise en boucle par toutes sortes d’auteurs du IIème au XVIIème siècle, et parmi eux saint François de Sales : la vie de l’éléphant monogame, fidèle et pudique, qui se cache pour faire la chose, laquelle ne se produit que tous les trois ans puisque la gestation dure deux ans. La fortune de ce modèle animalier de la sexualité conjugale remonte à Aristote, elle dessine le fil conducteur d’une morale de la sexualité qui aura la vie dure car – je cite Foucault « ces codes sont étonnamment stables », de même « que la façon dont ils sont observés ou transgressés semble elle aussi très stable et très répétitive ». Une « éthique du mariage et une économie détaillée des rapports sexuels » se constitue alors, dans la continuité de la morale antique, avec cette inflexion déterminante – et là je cite les bonnes feuilles du nouveau livre de Foucault « les moralistes païens même lorsqu’ils n’acceptaient les rapports sexuels que dans le mariage et en vue de la procréation, analysaient séparément l’économie des plaisirs nécessaires au sage et les règles de prudence et de convenance propres aux relations matrimoniales ». La sexualité des époux devient un objet de réflexion distinct de la seule gestion par l’individu de ses plaisirs, ce qui aura une influence déterminante dans l’histoire de la sexualité occidentale. Lest pratiques de la « discipline pénitentielle », puis de « l’ascèse monastique », n’ont pas seulement « produit un simple renforcement des interdits, ou appelé dans les mœurs une rigueur plus grande. Ils ont défini et développé un certain mode de rapport à soi et une certaine relation entre le mal et le vrai », « entre le mal faire et le dire vrai ». Le type d’expérience qui se constitue alors prend la forme de la subjectivité : exercice de soi sur soi, connaissance de soi par soi, et « c’est elle qui a peu à peu placé au centre de son dispositif le problème de la chair ». Mais pour en arriver là, il aura fallu à Michel Foucault en passer par le corpus des philosophes grecs et latins de l'Antiquité. C’est pourquoi ce quatrième volume de l’Histoire de la sexualité est longtemps resté dans ses tiroirs, passant après L'usage des plaisirs et Le Souci de soi.

Par Jacques Munier

Michel Foucault : Histoire de la sexualité IV Les aveux de la chair, Gallimard

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