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Erri De Luca, Rome, 06/06/2012

La Méditerranée

5 min
À retrouver dans l'émission

L’écrivain Erri De Luca publie chez Gallimard « Le plus et le moins », il en parle dans le grand entretien accordé à L’Obs

Erri De Luca, Rome, 06/06/2012
Erri De Luca, Rome, 06/06/2012 Crédits : Donatella Giagnori / EIDON - Maxppp

L’ « odeur du courage », « la dignité d’appartenir à une communauté », « l’égalité fraternelle de ceux qui vendent leur force de travail », chez l’auteur napolitain de Montedidio les mots font ce qu’ils disent ou promettent. Noblesse du mot « sabotage » qui lui a valu un procès et failli lui coûter une condamnation dans l’affaire du combat contre la ligne TGV Lyon-Turin, alors qu’il n’avait fait que prononcer sa nécessité devant les dégâts d’un projet nuisible et inutile. Avantage de la honte sur l’indignation, car « la honte est un sentiment politique plus efficace », la seule manière de la combattre étant de réagir sur ses causes, au plus près de soi. Le militant au parcours direct comme un chemin détourné a appris l’hébreu pour lire la Bible dans le texte et communiquer sur le livre avec ses semblables lors d’une mission humanitaire en Afrique. Du coup il y revient tous les matins. À la question « Qu’y puisez-vous qui vous la rende si révolutionnaire ? » il répond : « Le mot. La divinité se manifeste physiquement par cette parole : Il dit. Et avec ce mot, les choses se produisent, la lumière, la création… Le matin, je me réveille avec le crâne complètement vide, j’y fais rentrer et circuler cette histoire biblique mélangée à du café napolitain. Cette combinaison me rend prêt pour la journée. » L’écrivain ne prétend pas pour autant être un porte-parole car il n’y a selon lui aujourd’hui qu’une atrophie de l’écoute. Et certains mots ont une voix. « J’aime cette trinité laïque introduite par votre révolution – déclare-t-il – la liberté, l’égalité, la fraternité. La liberté et l’égalité, on peut se battre pour les conquérir. La fraternité, non. La fraternité, c’est plutôt un cadeau, une condition sentimentale qui permet de se battre pour la liberté et l’égalité, et de remporter des batailles. » Lui dont les récits sont souvent des histoires de fraternité affirme que c’est le plus souvent « au rez-de-chaussée de la société » qu’on la rencontre, en particulier chez les migrants et autour d’eux. « Il y a beaucoup de fraternité dans la Méditerranée et on pourra dresser tous les obstacles que cela n’y changera rien. » Même au prix de tant de Titanic naufragés au fond de la mer. C’est là que la honte produit ses effets. « L’inertie de l’Europe devant tant de noyés est insupportable. Elle est comme un spectateur – dénonce l’écrivain. Je suis un européiste radical. J’ai besoin d’une Europe. Mais d’une autre Europe, plus unie. »

La Méditerranée prise au mot, c’est l’objet du dernier livre du linguiste Louis-Jean Calvet

Nicolas Journet l’a lu pour le mensuel Sciences Humaines. Il insiste sur le bruit que font les langues lorsqu’elles se frottent les unes aux autres sur ce vaste espace de communication et d’échanges de toute nature, même conflictuels. Ce sont les latins qui l’ont désignée nôtre, mare nostrum. Mais le mot porte l’empreinte du grec qui l’a définie comme une mer intérieure, insérée au milieu des terres. Qu’elle séparait mais aussi bien reliait, libérant les mots voyageurs de langues multiples qui s’obstinent à conserver les liens aux paysages et cultures de ses différents rivages. L’olivier en est le symbole le plus fort, dont le fruit se dit olea en latin, elaïa en grec, zeitoun en arabe, l’olive andalouse qui revient dans l’espagnol aceituna. Dans son beau Bréviaire méditerranéen, l’écrivain croate Predrag Matvejevitch évoquait notamment, avec celle de la vigne, la civilisation de l’huile d’olive, que les religions ont introduite dans leur rites « dans l’extrême onction, au bout de la vie, espoir en une vie éternelle… On la transportait d’une côte à l’autre dans de petites barques ou de grands galions, chargés d’amphores ou de jarres. » Portulans et cartes marines ont également contribué à forger des signifiants communs. Les Turcs, arrivants tardifs, désignaient les points cardinaux par des couleurs : le noir pour le nord, le blanc pour le sud. C’est ainsi que la mer qu’ils avaient au nord fut baptisée « mer noire ». Et au large de leurs rives méridionales s’étendrait la « mer blanche ». Les Arabes qui nommèrent d’abord la Méditerranée la mer des Romains – Bahr al-Rûm – alors qu’ils étaient surtout en contact avec des Grecs, continueront à s'emmêler pinceaux et calames avec les ottomans pour l’appeler la « mer blanche du milieu »…

Y a-t-il un modèle méditerranéen de la famille, c’est la question posée dans la dernière livraison de la revue Ethnologie française consacrée à l’Italie.

Au croisement de l’anthropologie et de la démographie, la contribution de Pier Paolo Viazzo et Javier Gonzalez Diez constate les nombreux traits communs au lien familial en Italie, Grèce, Espagne ou Portugal et leur permanence malgré la convergence croissante avec les valeurs et modes de vie du Nord de l’Europe. La solidarité intergénérationnelle notamment révèle la résistance de liens forts, tout comme le fait que couples mariés ou concubins maintiennent les uns autant que les autres des contacts fréquents avec leur famille d’origine.

Par Jacques Munier

Erri De Luca : Le plus et le moins (Gallimard)

Erri De Luca : Le dernier voyage de Sindbad (Gallimard)

Louis-Jean Calvet : La Méditerranée Mer de nos langues (CNRS Editions)

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